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On a fait le Chinatown Food Tour dans le 13e et c’était la folie

A touch of Chine

Écrit par
Aitor Alfonso
Chinatown Tour
© Cédric Aubry.
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On a reçu l’info comme on reçoit une confidence. Quand un pote bien renseigné, enfant de la diaspora vietnamienne, nous parle d’un food tour asiatique dans le 13e arrondissement, on se dit tout de suite que ça promet de sortir des sentiers de la hype et des adresses rebattues. Olympiades, porte de Choisy, les barres HLM du 13e… Bienvenue dans l’arrondissement le plus méconnu de Paname, l’un des plus mal aimés aussi. A tort ! 

Pour s’en amouracher, rien de mieux qu’un tour entre les tours, une incursion dans ce pli bétonné de la ville. Le rendez-vous pris, on reçoit la veille par WhatsApp ce message laconique, fonctionnel :

Chinatown Food Tour

Le vendredi midi, on se pointe. Le lieu du rendez-vous, c’est Europasie, l’épicerie qui jouxte le McDo et où une joyeuse troupe d’une vingtaine de personnes est réunie devant une table débordante de brochettes de bœuf haché, de canard laqué, de fruits coupés, de beignets de crevettes… Un bel accueil pour colmater un début de fringale. On nous dit tout de suite de ne pas trop nous goinfrer car il y aura d’autres arrêts au stand. Et on nous précise que ça durera en tout une heure et demie : en vrai, ça a traîné tout l’après-midi… 

Le plus grand Chinatown d’Europe

Revenons au (tout) début. Si l’on connaît (au moins par le cinéma) le Chinatown de New York, construit dès la fin du XIXe siècle, en Europe, le plus grand est celui de Paris. Le quartier a été bâti par des populations démunies, fuyant les régimes autoritaires du Vietnam, du Laos ou du Cambodge dans les années 70, dont les tristement célèbres boat people. Entre 1975 et 1987, environ 145 000 réfugiés sont arrivés de ces pays. A ce titre, le Chinatown parisien à une singularité : son caractère panasiatique. Au pied des barres d’immeuble s’est structuré un espace de cohabitation entre diverses communautés d’Asie du Sud-Est, soudées par un sort tragique et dont les ancêtres, pour beaucoup, avaient déjà fui la Chine maoïste jadis. Une histoire de diasporas en ricochet qui fait que les anciens du quartier parlent souvent quatre, cinq, parfois six langues dont le cantonais, le teochew, le hokkien, le hainanais – sans compter le français.

Chinatown Tour
© Cédric Aubry

Ce sont les guides du Chinatown Food Tour qui nous racontent le mieux cette généalogie de misère et de solidarité. Ils forment une équipe de trentenaires de choc : à leur tête, Jacques dirige une entreprise d'import de produits alimentaires d’Asie ; autour de lui, Linda, Diana, Daniel et David ont l’hospitalité chevillée au corps, convaincus qu’ils doivent œuvrer à la défense et à la mise en valeur de leur histoire familiale, de ce quartier et de cette communauté victime d’un racisme ordinaire décomplexé par le Covid.

Étape suivante dans cette balade nourricière, le resto Hao Hao, en face d’une tour graffée d’un héron bleu sur ses 66 mètres de hauteur. Au menu, la soupe Phnom Penh, terre-mer de seiche et de porc sur des nouilles, nous prend dans les bras du Mékong. C’est Diana qui nous en parle, elle qui a plaqué son job dans le marketing après une sévère crise de sens pour transmettre les recettes de sa mère sur les réseaux sous le nom de Mama Ly. « La cuisine asiatique n’est pas compliquée et je le prouve ! », dit-elle en slurpant ses nouilles badigeonnées de sauce d’huître.

Chinatown Food Tour
© Aitor Alfonso

Trois cents mètres plus loin, on arrive devant le resto Hauky, qui fait défiler des fritures aux formes géométriques et des bubble tea bariolés, cette boisson pop venue de Taïwan et devenue phénomène mondial. Une première pour votre serviteur, qui prend un malin plaisir à sucer avec une paille XL les billes de tapioca caramélisées qui jonchent le fond d’un thé à la framboise… Ludique et instagrammable en diable ! 

De Bouddha et de badauds

Au jardin Baudricourt, Karim nous rappelle la destinée des travailleurs chinois de la Grande Guerre, sur lesquels il a réalisé un film, et, plus loin, on attaque le sucré par la face nord : la Pâtisserie de Choisy, Banh Tân Tân de son vrai nom, mythique échoppe à douceurs du quartier. Christine nous y reçoit tout sourire avec des feuilletés au taro, à la coco, au lotus ou au durian pour les plus intrépides. Va pour ce dernier, un fruit tropical qui sent aussi fort qu’un munster bien fait et dont toute l’Asie raffole. Entre les rires et les blagues sur le groupe Durian Durian (oui, je sais), Christine balance : « Les gâteaux aux œufs sont au four et bientôt prêts. Vous allez l’entendre : il sonne très fort mon four ! » Ce sont des pastéis de nata apportés par les Portugais en Asie du Sud-Est, à bord de leurs caravelles des siècles passés. Et on repart avec un sac de gâteaux plein à nourrir une caserne. 

Chinatown Tour
© Cédric Aubry

Autant de kifs que Linda célèbre du bout de son micro. Elle anime avec talent le podcast Banh Mi, du nom du cultissime sandwich vietnamien, qui célèbre cette vaste culture par la porte de ses nourritures. Pour empuissanter (oui, je tente) sa communauté d’origine, elle a aussi soutenu à Paris le mouvement « Love our people like you love our food », manière de rappeler que le respect de ce qui est asiatique ne s’arrête pas au bord de l’assiette.

Sur ces justes paroles, on passe sous l’Arche de la fraternité qui sinise le quartier d’un signe mén (la porte) rouge. Quelques minutes plus tard, on entre dans un parking. Au bout, un temple bouddhiste dans un ancien hangar avec ses tubulures d’aération en guise de ciel bas pour le dieu assis. C’est dans ce lieu fascinant que les aînés montèrent leur première pagode de fortune. Là où ils se réunissaient pour célébrer la lune, le nouvel an chinois. Là où a été installé le tout premier téléphone, à l’étage, pour joindre le Cambodge ou le Vietnam. Bouddha nous accueille avec bonhomie. Sur la table du culte, l’encens danse. 

Chinatown Food Tour
© Cédric Aubry

Naïfs et repus, on pensait ne plus manger ce jour-là. Quand soudain, on nous dirige vers la Pâtisserie Saison où Tanoy, la patronne rayonnante, nous invite à piocher parmi sa longue liste de banh mi : poulet croustillant, végétarien mais aussi crevette, Saint-Jacques ou galette de poisson. « Un pour maintenant, un pour plus tard », nous dit-elle en glissant un exemplaire dans un sac. Et en complément, des baos de la taille d’une orange, salés et sucrés, et des génoises vertes colorées au pandan, cette feuille qui donne aux aliments un goût vanillé et le teint de Shrek. Dans la foulée, on fait un passage obligé chez Tang Frères, le supermarché institutionnel du quartier, fondé par des frères laotiens en 1976, puis chez Paris Store, autre hub alimentaire local.

Chinatown Food Tour
© Cédric Aubry

Pour finir, vers 18h (!), on traverse d’un pas leste le centre commercial Olympiades au logo style K2000 et aux cantines cachées qu’il faudrait méticuleusement cataloguer. Au fond, un autre temple, de la communauté teochew cette fois-ci. « Une langue de l’extrême est de la Chine, très parlée dans le quartier », nous explique Daniel, vice-président de l’Association des jeunes Chinois de France et élu à la mairie du 13e. On flâne, on prie, on allume de l’encens et on se fait lire un message sur notre avenir : « Ne pas forcer le destin », nous conseillent les bandelettes. On repart méditatif sur l’esplanade que Jacques Audiard a filmée dans le long-métrage qu’il présente à Cannes et on se dit que le destin, sans forcer, a très bien fait les choses cet après-midi-là. Alors oublions les superstitions : le 13, c’est balèze !

Pour toutes les infos, suivez l’Instagram de Chinatown Paris.

Chinatown Food Tour
© Cédric Aubry
Chinatown Food Tour
© Cédric Aubry
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© Cédric Aubry

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