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La Clef
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« On ne mettra pas la Clef sous la porte ! » Reportage dans le dernier cinéma associatif de Paris

Le cinéma la Clef, occupé depuis septembre 2019, est menacé d'expulsion. On a été à la rencontre de celles et ceux qui défendent le dernier cinéma associatif de Paris.

Écrit par
Rémi Morvan
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Mardi 1er février, 6h du matin, la Clef Revival et ses luttes s'éveillent. Depuis minuit, le dernier avis d'expulsion en date, reçu le 25 janvier, a expiré. Dehors, étonnamment, pas un bleu à l'horizon. Dedans, pas loin de 300 personnes phosphorent dans ce cinéma du 5e pour défier le dénouement de l'histoire, dans une étonnante ambiance entre gabber, parties de Scrabble et reprise de Wonderwall à la guitare sèche. Dans la grande salle de projection, Rosalie Varda, fille d’Agnès, est venue présenter le film Une Chambre en ville de son père Jacques Demy, sélectionné la veille par Leos Carax dans le cadre d'une carte blanche qui a rameuté un monde fou. Le dernier cinéma associatif de Paris s'organise pour sa survie. Et il n'est pas seul. 

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Depuis son ouverture en 1973, l'histoire de la Clef aura été forgée par une programmation aventureuse et un fonctionnement de type associatif. Mais en 2018, le comité social et économique de la Caisse d'Epargne, propriétaire des murs depuis les années 1980, décide de vendre, entraînant la fermeture du cinéma. Le rachat par les associations capote et c'est l'organisme social SOS – un groupe habitué aux acquisitions de lieux dont le chiffre d'affaires annuel toise le milliard d'euros – qui remporte la mise. C'est plié. Sauf que, le 20 septembre 2019, l'association Home Cinéma investit le bâtiment pour relancer la machine : grâce à ces occupants, la Clef Revival débute une nouvelle histoire.

Il faut se balader dans la salle tapissée d'affiches, entre le bar improvisé et les pancartes bien senties (« On ne mettra pas la Clef sous la porte »), pour saisir ce qui la rend si particulière. La cohorte est en majorité composée de gens du milieu du cinéma au sens très large, mais aussi de militants de toutes causes et de riverains. Autour des tables, on croise aussi bien Jeanne, 20 ans, venue avant d'aller en cours à la fac voisine, qui nous parle des « séances de ciné à prix libre ». Ou Jean-Pierre, retraité, tenu au courant via le réseau Nuit debout, et qui dit l'importance de « pouvoir contrôler le cinéma comme un outil appartenant à tout le monde ». Dans les 600 mètres carrés du lieu, on croise aussi Daria, étudiante à la Femis, qui se remémore une expérience similaire à Moscou, et qui aime « qu'ici, les gens proposent des choses qu'ils veulent voir, très expérimentales ». Ou son ami Thibaut, qui résume parfaitement la situation : « Avec l'occupation, la programmation est totalement hors de l'actualité, avec des recherches formelles et politiques très fortes. Et puis surtout, c'est devenu un lieu de sociabilité, de convivialité, d'échange, de rencontre, en dehors même du noyau dur d'occupants. Ça va au-delà du cinéma, ça crée du commun. » 

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Derrière ces mots se dessine ce qu'est devenue la Clef depuis le début de son occupation et le projet d'avenir qu'elle propose : une programmation collective foncièrement diverse et radicale (notamment queer et antiraciste), en dehors de toute logique de marché, avec des séances quotidiennes à prix libre, des rencontres à foison et des soutiens de poids (Céline Sciamma, Jean-Luc Godard, Claire Denis…). Mais aussi une activité de création avec la mise en place du Studio 34 (un atelier d'autoproduction), des initiations à l'image avec des scolaires et une gouvernance horizontale dans tous les domaines. Bien plus qu'un cinéma, la Clef Revival est devenue un îlot émancipateur assez unique, qui a su se nourrir de ses bénévoles.

A la tribune libre, les prises de parole s'enchaînent ce matin-là. Parmi celles et ceux qui s'expriment, beaucoup évoquent l'importance jouée par le lieu dans leur vie et leur épanouissement personnel. « Ce que j'ai aimé dans ce collectif et dans les films et les valeurs projetés, c'est cette inclusivité de dingue, s'enthousiasme Lina. Je ne viens pas d'une famille inscrite dans le milieu du cinéma, et avec la Clef, je me sens aujourd'hui légitime de parler de cinéma. » Alors que, dehors, le soleil s'est levé et que le film Nana de Valérie Massadian a commencé, on rencontre Lucien. Lauréat d'un appel à projets du Studio 34 il y a un an et demi, il n'est jamais reparti. « C'est un lieu qui m'a permis de transiter vers un idéal politique. Mais aussi de transitionner d’un genre sexuel à l'autre parce que la Clef m'a soutenu dans ma transition. J’ai aussi appris à vivre en autogestion au sein d’un collectif. » 

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Et pourtant, cette aventure collective pourrait prendre fin. D’un jour à l’autre : le CE de la Caisse d'Epargne a récemment saisi la préfecture de police pour inaction tandis que le groupe SOS affirme dans un récent communiqué vouloir « préserver l’identité cinéphilique du lieu, autour d’un cinéma en miroir critique de la société ». Pas de quoi rassurer les gens interrogés sur place. 

La suite ? « On peut attendre que les instances publiques interviennent ou se positionnent clairement pour nous défendre », espère Thomas, un des membres actifs du lieu. « Ce n'est pour le moment pas arrivé donc on se mobilise tous les jours, comme depuis deux ans et demi. » A de nombreuses reprises, la mairie de Paris avait exprimé son soutien et même un souhait de préemption. Sollicitée, elle ne nous a pas répondu. Mais en regardant la liste de ses soutiens et des films cédés gratuitement (Sciamma, Godard et tant d'autres), on garde espoir que cette Clef-là ne finira pas sous la porte.

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