Dust / Histoires de poussière

Art, Art contemporain
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Dust Histoire de Poussière (©C.Gaillard)
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Dust Histoire de Poussière (©C.Gaillard)
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Dust Histoire de Poussière (Élevage de poussière, Man Ray et Marcel Duchamp, 1920, Courtesy Galerie Françoise Paviot © ADAGP, Paris, 2015)
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Élevage de poussière, Man Ray et Marcel Duchamp, 1920, Courtesy Galerie Françoise Paviot © ADAGP, Paris, 2015
Élevage de poussière, Man Ray et Marcel Duchamp, 1920, Courtesy Galerie Françoise Paviot

‘Dust / Histoires de poussière’, une exposition qui balaie les clichés.

Plus le pari paraît fou, plus il a de chances de laisser sa trace dans l’esprit du curieux, comme une empreinte de doigt sur une couche de poussière. L’exposition ‘Dust / Histoires de poussière’, qui investit Le Bal jusqu’au 17 janvier prochain, est de ceux-là. A la fois déconstruction des idées reçues sur l’art et ode à la poussière, ‘Dust’ s’articule autour d’une photographie emblématique : ‘Elevage de poussière’ de Marcel Duchamp et Man Ray. Un cliché daté de 1920 et qui a influencé, directement ou indirectement, de nombreux artistes modernes ou contemporains. L’œuvre originelle s’entoure donc de ses rejetons plus ou moins émancipés. Même si Diane Dufour, initiatrice de ce projet atypique avec son ami David Campany, tient à le préciser : ‘Dust’ « n’est pas une rétrospective ». Plutôt une matérialisation du retentissement qu’a pu avoir ‘Elevage de poussière’ dans l’« artosphère ».

La disposition des œuvres participe justement à cet effet de résonnance. Dans la première partie de l’exposition, de nombreuses publications d’‘Elevage de poussière’ sont placées au centre d’une pièce carrée. Sur ses murs verts sapin, des photographies, tableaux et cartes postales semblent flotter autour du cliché, telles des particules gravitant autour d’un noyau atomique. Mais la muséologie de ‘Dust’ s’inspire aussi d’une citation de l’essayiste allemand W. G. Sebald selon laquelle « une photographie est […] une grosse pelote de poussière [dont] on peut tirer les fils ». Chacun est ainsi invité à démêler son intime interprétation des œuvres et à imaginer les liens pouvant s’établir entre elles. « Une proposition d’errance à l’aspect poétique et non affirmatif », comme le définit David Campany – paradoxalement asthmatique –, encore plus visible dans la seconde partie de l’exposition. Pour y accéder, il faut descendre un escalier et déboucher dans une pièce aux murs blancs et au plafond haut qui tranchent avec la première salle. Là, des productions plus récentes font toujours écho à ‘Elevage de poussière’, mais d’une façon plus lointaine pour certaines. Une prise d’indépendance symbolisée par leur éloignement physique ? Simple hypothèse.

Le « sujet poussière », longtemps laissé sous le tapis, amène chacun à s’interroger sur ses innombrables contradictions. Matière envahissante et impérissable, elle préfigure souvent la décomposition et la dégénérescence biblique des choses (« Tu es poussière et tu redeviendras poussière »). La ‘Statue’ de Jeff Mermelstein, comparable à la célèbre ‘Dust Lady’ et montrant la désolation new-yorkaise après le 11 septembre, en témoigne. De même que la ‘Tombe d’enfant’ de Walker Evans ; l’image du ‘Moulage en plâtre d’une victime de l’éruption du mont Vésuve’ par Giorgio Sommer ; ou les cartes postales du ‘Dust Bowl’ américain, cette catastrophique tempête de poussière qui avait fait plusieurs morts dans les années trente.
Ennemie des photographes lorsqu’elle s’infiltre dans les interstices de leurs appareils, la poussière a pourtant été immortalisée par ceux qui, habituellement, la traquent à grands coups de sprays. Nuage cendreux et aérien, dont la beauté fascinante est révélée par le film ‘Murmur’ de Kirk Palmer, sa forte portée métaphorique nous confrontant aussi à la vanité de notre monde aseptisé.

Mais les antinomies ne s’arrêtent pas là puisque le cœur même de l’exposition ‘Dust’, l’œuvre bicéphale de Man Ray et Marcel Duchamp, apporte son lot de questionnements. Le cliché en noir et blanc d’un grand plateau de verre où le plasticien Marcel Duchamp avait laissé s’accumuler la poussière perd en effet le spectateur dans sa notion d’échelle. Est-ce un champ de crop circles photographié depuis le ciel, ou encore le détail d’un objet indescriptible ? Initialement titré ‘Vue d’un aéroplane’ lors de sa première parution dans la revue surréaliste Littérature en 1922, l’œuvre s’amuse d’ailleurs de cette ambiguïté.
Et puis, pourquoi avoir choisi comme titre ‘Elevage de poussière’ ? Parce que les amas de poussière sont communément appelés des « moutons » ou parce que la poussière s’élève dans les airs ? Et comment se fait-il que cette œuvre soit qualifiée de visionnaire dans la production globale de Man Ray, alors qu’elle ne constitue qu’une simple reproduction artistique dans celle de Marcel Duchamp ? Enfin, pourquoi l’ensemble des publications et références à ‘Elevage de poussière’ trône au milieu de la première salle sous une plaque de verre, à l’abri de la poussière ? N’est-ce pas ironique ?

Autant d’énigmes qui permettent de faire appel à son esprit critique. Voire de porter un regard cynique sur le processus artistique, comme au travers des chiffons sales de Robert Filliou. Toutefois, si un commentaire explicatif est vraiment nécessaire pour vous guider dans votre réflexion, le très beau livre de l’exposition vous aidera à y voir plus clair sous cette épaisse couche de matière.

Par Clotilde Gaillard

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