Exposition Pictoplasma, Post Digital Monsters

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Exposition Pictoplasma, Post Digital Monsters
© Motomichi Nakamura / Gaîté Lyrique
Motomichi Nakamura
Les monstres de la Gaîté Lyrique ne sont pas du genre à se cacher sous les lits en montrant les crocs, dans l’espoir d’intimider le premier venu. Au 3 bis rue Papin, une armée de bestioles improbables, sortie des écrans numériques, se révèle au grand jour. Et on se dit qu’il n’y avait pas de quoi claquer des dents : petits minois lisses, grands yeux brillants, rondeurs anthropomorphiques… La créature née du monde 2.0, du character design, de la pub, du dessin animé ou du gadget en plastique attire l’œil par sa perfection, irradiée de couleurs vives. C'est en partie son allure attachante et ses postures presque humaines, ouvrant d’infinies possibilités expressives, qui fascinent tant Peter Thaler et Lars Denicke, fondateurs de Pictoplasma. Un projet foisonnant sur lequel plane cette question : y a-t-il une vie au-delà du monde digital pour ces bébêtes du XXIe siècle ?

Plus qu’une volonté de réunir des graphistes aux univers semblables, « Picto-» (de « pictogramme », personnage dépourvu de raison d’être narrative) « -plasma » (qui signifie « image vivante », mais aussi « créature »), initiative née à Berlin il y a plus de dix ans, est la sève d’un mouvement d’art surprenant. Leur tentative sérieuse de théoriser, regrouper et archiver ce courant éphémère, soumis aux lois du monde virtuel, a conduit les deux Allemands à offrir des plateformes d’expression à ces personnages étranges, les poussant à s’émanciper du pixel pour aller conquérir la peinture, la sculpture, la vidéo, la performance… Résultat : matière palpable infiltrée dans le monde du concret, le monstre « post-digital » se met à s’étaler sur des toiles, à se tailler dans le bois. S’affranchissant de sa nature anti-narrative, purement esthétique ou commerciale, il s’amuse à se mouvoir en statue tribale, à faire des gamins, à s’imaginer une genèse, des mythes… Bref, à entrer dans l’histoire (de l’art).

Désarmantes, ces boules de poils blancs qui s’approchent, lentement, pour tenter de vous enlacer (‘The Missing Link’) ; hypnotiques, ces costumes sonores en mouvement, comme en transe, filmés par Nick Cave (pas le chanteur, l’artiste) ; écrasantes, ces vagues de cyclopes rouges et noirs signées Motomichi Nakamura, venues inonder les murs de la Petite Salle… Insurgés, libérés, les monstres post-numériques semblent vouloir tirer un peu d’humanité et de substance de notre monde virtuel. Ils nous suggèrent que nous n’en sommes pas prisonniers, que l’on peut inverser le mouvement, faire marche arrière, créer des textures à partir du vide, de l’art à partir de pratiques dérivées du marketing, de l’affectif à partir de codes numériques. Plus qu’une simple exposition, le festival Pictoplasma ouvre des fenêtres de réflexion : sur les mouvements qui s’épanouissent dans les marges d’un marché de l’art à bout de souffle. Et sur notre époque pixellisée, en mal d’antidotes contre la fibre optique.

 

Par Tania Brimson

Publié :

Site Web de l'événement http://www.gaite-lyrique.net
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