Il aura fallu que Kendrick Lamar reproduise certains de ses tableaux sur la scène du Lollapalooza Paris 2023 pour que le nom de Henry Taylor traverse enfin l’Atlantique. Trois ans plus tard, le musée Picasso offre sa première rétrospective française à un peintre qui n’a jamais caché son admiration pour le plus célèbre des cubistes. Une consécration européenne beaucoup trop tardive qui s’inscrit dans un mouvement plus large de réévaluation des grands artistes afro-américains. Rappelez-vous : on a vu Faith Ringgold s’épanouir sur les mêmes cimaises, ou David Hammons squatter la Bourse de Commerce. Aujourd’hui, c’est à Henry Taylor d’écrire l'un des chapitres les plus passionnants de la (re)découverte de ce corpus par le public français.
La centaine d'œuvres déployée sur deux étages navigue entre peintures d'histoire, installations énigmatiques, chroniques sociales et récits intimes. Violences policières, mémoire afro-américaine, inégalités raciales… Tout est là, mais jamais sous forme de slogan. Henry Taylor préfère raconter plutôt que démontrer. Une méthode devenue presque subversive à une époque où tout le monde semble vouloir transformer l'art en tribune – ou la tribune en art. Car Henry Taylor ne peint pas l’Amérique. Il peint les gens qui la traversent. Pour l’occasion, le Californien déploie une collection immense, allant des premiers essais sur des paquets de clopes aux portraits XXL dans lesquels Martin Luther King, Jay-Z, le voisin qui organise le barbeuc du quartier ou l’employé de fast-food fatigué occupent exactement la même place. Pas de piédestal, pas de hiérarchie. Les célébrités redescendent sur terre tandis que les anonymes accèdent à la noblesse du portrait. Et c’est peut-être là son geste le plus politique : distribuer la dignité comme d'autres distribuent les rôles principaux.
Mais son plus grand talent réside dans la narration, et dans sa façon de faire de ses toiles de véritables puzzles visuels. On entre par les couleurs, on reste pour les détails. Chaque toile cache des couches et des couches de lecture, des références savantes allant du Déjeuner sur l’herbe de Manet aux Demoiselles d’Avignon de Picasso, ou des clins d'œil populaires. Entre les artistes dada européens, les stars américaines du pop art, le rap, le mouvement des droits civiques, le basket et le Colonel Sanders, Henry Taylor réussit à trouver un équilibre que beaucoup cherchent encore, et construit une peinture aussi profondément érudite que modeste. Et c'est précisément ce qui la rend si redoutable.


