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Festival Ciné-Palestine

1ère édition, du 29 mai au 7 juin

'Le Sel de la mer' d'Annemarie Jacir / © DR

Du 29 mai au 7 juin 2015 aura lieu le premier rendez-vous parisien dédié au cinéma palestinien : le Festival Ciné-Palestine. À travers douze longs-métrages et plusieurs programmes de courts, la jeune Association pour le Festival du film palestinien à Paris s'attache à montrer la diversité d'un cinéma très peu diffusé en France. À partir de sa programmation, découverte d'un cinéma qui depuis une quinzaine d'années s'enrichit de nouvelles formes tout en restant attaché à la mémoire et à l'archive.

Le père de Mahdi Fleifel avait la caméra compulsive. Du camp d'Ain el-Helweh au sud du Liban où il s'est réfugié en 1948 au moment de la Nakba – « catastrophe » en arabe, au début de la guerre israélo-palestinienne – et où il a vécu avant d'immigrer à Dubaï puis au Danemark, il a voulu tout filmer. Les rues, des événements publics comme la coupe du monde de football de 1994, les fêtes d'anniversaire de ses enfants... « Je ne sais pas pourquoi mais nous devions tout filmer », dit Mahdi Fleifel en voix off de 'A World Not Ours' (2012). Nourri des archives paternelles, ce premier film dit beaucoup de l'état actuel du cinéma palestinien et de son rapport aux images du passé. Encore largement centré sur la Palestine et son conflit avec Israël, ce cinéma s'éloigne depuis les années 2000 du passéisme qui l'a longtemps caractérisé. Dédié au cinéma contemporain, le Festival Ciné-Palestine témoigne de cette évolution.

Archives d'aujourd'hui et de demain

Si Mahdi Fleifel nourrit son documentaire de vidéos du temps où il jouait à imiter la chorégraphie de 'Thriller', ce n'est ni pour célébrer un paradis perdu ni pour se lamenter sur un présent figé dans l'attente de jours meilleurs. C'est pour s'approprier une histoire privée de sources écrites – elles ont été détruites ou confisquées par l'armée israélienne en 1948 puis lors des affrontements ultérieurs – et mieux s'inscrire dans le présent. Celui de la colonie dont il filme le quotidien et le sien, à Londres. Au contact des images d'hier, celles qui ont été enregistrées pour le film acquièrent à leur tour le statut d'archives. D'archives du présent, contre la fragmentation de la mémoire causée par la politique israélienne de négation de la présence palestinienne sur les terres occupées.

Parmi les cinq autres documentaires au programme du Festival Ciné-Palestine, beaucoup font un emploi similaire de l'archive. 'Trip Along Exodus' (2014) de Hind Shoufani, afin de construire un portrait subjectif du docteur Elias Shoufani, universitaire et ancien leader de l'Organisation de Libération de la Palestine (OLP). 'Diaries' de May Odeh, pour dire la vie des jeunes femmes dans un Gaza occupé... Très politiques, ces documentaires, ainsi que la plupart des fictions du festival, peuvent sembler s'inscrire dans la continuité du cinéma palestinien des premiers temps. Lequel s'est développé à partir de 1965 au sein du Fatah, mouvement de libération de la Palestine fondé en 1959 par Yasser Arafat. Ils en sont en fait assez loin. Si les expériences traumatiques subies par les Palestiniens depuis 1948 continuent de fournir aux réalisateurs matière à penser, elles sont traitées de manières de plus en plus variées : à côté d'un cinéma militant qui continue de s'opposer frontalement au récit israélien, s'affirment ainsi des regards plus nuancés. Plus critiques.

Un cinéma national ?

Dans 'Fix Me' (2010) par exemple, Raed Andoni fait de cette nuance son sujet central. En se filmant en train de chercher les causes d'un mal de tête persistant, le réalisateur joue malicieusement avec l'horizon d'attente du public qui, dit-il, « est beaucoup plus européen que palestinien ». « Le cinéma palestinien ne dispose d'aucune structure nationale, ce qui nous oblige à rechercher des fonds à l'étranger et à travailler avec des équipes techniques européennes », poursuit-il. Avec humour, le réalisateur pose alors dans son documentaire une réflexion sur l'état actuel du cinéma palestinien. Sur son recours quasi systématique à l'archive, et sur son formatage par les structures de production et de diffusion étrangères.

Raed Andoni ne renonce pas pour autant à l'archive. Il se filme même en train d'exhumer des photographies de différentes époques de sa vie et de questionner des membres de sa famille. Mais ses archives à lui n'ont pas valeur de témoignage. Au contraire, elles mettent en doute la continuité historique que la plupart des films palestiniens s'attachent à créer. Lacunaire, la mémoire personnelle de Raed Andoni n'a rien de la base historique solide nécessaire à l'édification d'un récit national. Anti-héros égocentrique et légèrement ridicule, le Raed Andoni mi-réel mi-fictif de 'Fix Me' semble ne parler qu'en son nom. « Je me sens différent et supérieur. Je vois les choses d'en haut, comme un chameau », affirme sans gêne le réalisateur-personnage au cours d'un entretien avec l'un des thérapeutes qu'il consulte tout au long de son film.

Hors caméra, le réalisateur formule de façon explicite ce qu'il sous-entend avec subtilité dans 'Fix Me' : « Entre les Palestiniens des camps de réfugiés au Liban, en Syrie, aux États-Unis et ailleurs et ceux qui vivent en Cisjordanie, je me demande souvent ce qu'il y a de commun. Nous n'avons pas la même nationalité au sens traditionnel. Ce qui nous rassemble le plus, c'est l'expérience de l'exil et la certitude que quand nous aurons un pays, notre diversité donnera lieu à quelque chose de passionnant. » Autrement dit, Raed Andoni émet des doutes quant à l'existence d'un cinéma national palestinien. Il est néanmoins persuadé que le cinéma est un moyen idéal d'expression d'une « culture palestinienne » que les réalisateurs de sa génération s'attachent à définir.

Dépasser l'archive

Checkpoints, quotidien des camps de réfugiés, cohabitation forcée avec les forces armées israéliennes... Traités dans la quasi-totalité des films programmés dans le cadre du Festival Ciné-Palestine, ces sujets se prêtent naturellement au documentaire, genre par excellence de l'archive. On ne s'étonnera donc pas que celui-ci prédomine dans le cinéma palestinien. D'autant plus que, depuis les années 1980, les réalisateurs qui avaient jusque-là été forcés de tourner en exil – surtout à Beyrouth, au Liban, où se sont réfugiés de nombreux cinéastes en 1970 après l'attaque de l'OLP par l'armée jordanienne – peuvent désormais filmer en terre palestinienne.

L'Association pour le Festival du film palestinien à Paris a pourtant choisi d'équilibrer sa programmation entre fictions et documentaires. Une manière de mettre en avant le récent développement de la fiction palestinienne, dont les représentants les plus connus en Occident sont Elia Suleiman et Hany Abu-Assad, dont on pourra voir 'Paradise Now' (2005) et 'Omar' (2013). Or si, comme 'Fix Me', certains documentaires prennent leurs distances par rapport à l'archive pour mieux s'inscrire dans le présent, c'est dans la fiction que l'on trouve le plus d'expériences réussies d'alternatives.

Dans 'Le Sel de la mer' (2008) d'Annemarie Jacir, cette nécessité de mettre de côté les vieilles images pour mieux se pencher sur l'ici et maintenant donne lieu à une belle fiction minimaliste sur le retour d'une jeune Américaine d'origine palestinienne dans le pays de son grand-père, chassé en 1948. Après un court film d'archives, le road-movie démarre avec des allures de documentaire qui laissent peu à peu place à la romance. Certains réalisateurs commencent aussi à se détourner des sujets politiques. C'est le cas de Suha Arraf dans 'La Belle Promise' présenté en avant-première durant le festival : dans ce long-métrage, la réalisatrice s'éloigne du récit frontal du conflit israélo-palestinien au profit d'un drame familial qui emprunte autant à Shakespeare qu'à Tchekhov. Archives ou non, c'est donc un cinéma en plein mouvement que nous donne à découvrir le Festival Ciné-Palestine.

Programme complet du festival sur www.festivalpalestine.paris

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