0 J'aime
Epingler

Interview • Jessica Hausner

Rencontre avec la réalisatrice d''Amour fou', tragi-comédie au ton singulier autour du poète Heinrich von Kleist, actuellement en salles.

Réalisatrice, scénariste et productrice autrichienne, Jessica Hausner a également été membre du jury au Festival de Cannes en 2011 et à la Mostra de Venise en 2014. Son dernier film, au scénario farfelu et à l'interprétation de haut niveau, 'Amour Fou', a fait partie de la sélection « Un certain regard » du Festival de Cannes. Il retrace l'histoire d'un jeune poète romantique accablé par la vie et ses désillusions, qui décide de se donner la mort, mais refuse de l'affronter seul. Il cherche donc l'heureuse élue qui acceptera de le suivre dans ce suicide amoureux, grandement inspiré de celui du poète allemand Heinrich Von Kleist avec Henriette Vogel. Lire notre critique du film.

Comment avez-vous choisi le titre de votre film, et surtout, pourquoi est-il en français ? Que nous dit-il sur 'Amour Fou' ?

En fait, c'est une expression qu'on utilise aussi en Allemagne - elle y était surtout populaire au début du XIXe siècle - pour décrire un amour qui transgresse les normes et les conventions. A l'époque, on se faisait une idée très romantique de l'amour véritable, celui qui dure toujours et implique nécessairement que deux personnes s'aiment sous le même toit. J'ai donc pensé que ce serait intéressant d'utiliser cette expression de manière ironique pour mon film, qui décrit un autre travers de l'amour romantique - plus tragique, et plus absurde.

Pensez-vous qu'il s'agit ici moins d'amour que de la folie qu'il engendre ?

On peut le dire comme ça, mais je pense malgré tout qu'il traite de l'amour, même s'il n'a rien à voir avec l'amour romantique du XIXe siècle. C'est plutôt une conception de l'amour basée sur un grand malentendu.

Diriez-vous que la relation d'Henriette et Heinrich est fondée sur cette incompréhension, ou plutôt sur une idéalisation de l'amour ?

Elle est probablement basée sur l'idéalisation aussi, puisque l'idée de Heinrich est elle-même assez irréaliste : il recherche une femme qui l'aimera plus qu'il ne s'aime lui-même, et qui serait prête à sacrifier sa vie pour cet amour. C'est un vœu tout à fait idéaliste, qu'il ira pourtant jusqu'à réaliser. Mais l'idéal et la réalité ne font pas bon ménage, dans la mesure où le réel brise nécessairement l'idée romantique. La réalité est sale, moche, ridicule, et la plupart du temps, elle n'a rien à voir avec ce que nous imaginons. Le Romantisme, c'est avant tout une idée qui naît dans l'esprit de quelqu'un.

La mort d'Heinrich et Henriette est précédée par le lent déclin de leurs émotions, leur manque de passion. Pourquoi avez-vous décidé que leur relation resterait exclusivement platonique ?

Probablement pour la raison que nous avons mentionnée : le film nous parle d'une certaine idée de l'amour, à l'opposé de ce que celui-ci entraîne habituellement. L'amour érotique, c'est encore autre chose, c'est une forme de relation très intense. Ce que décrit 'Amour Fou', c'est une conception romantique de l'amour qui se dissout dans la morne réalité. Je ne voulais pas troubler ce concept en introduisant le sexe dans leur relation, cela aurait entraîné une espèce de romance en contradiction avec le propos du film.

Une question un peu étrange : avez-vous déjà envisagé de mourir avec quelqu'un, comme le Heinrich de votre film ?

Non. Le concept du suicide n'est pas tellement étudié dans 'Amour fou'. Finalement, le poète qui souhaite mourir avec quelqu'un n'en est que le prétexte, comme cela aurait pu être tout autre chose. On n'y aborde ni sa dépression, ni la raison pour laquelle il veut mourir. C'est juste une manière de dire « tout le monde devra mourir un jour ou l'autre ».

J'ai appris que la véritable histoire d'Heinrich von Kleist était venue inspirer votre scénario sur le tard. D'où vous en est venue l'idée première ?

J'avais commencé à écrire un scénario dans lequel un couple de jeunes gens voulait se donner la mort ensemble, mais je n'étais pas très satisfaite, j'ai donc préféré l'abandonner. Mais quelques années plus tard, alors que j'étais en train d'écrire un article sur Kleist, j'ai retravaillé ce scénario sous un autre éclairage ; le film que vous voyez maintenant est très inspiré de détails de la biographie de Heinrich von Kleist.

De manière consciente ou non, pensez-vous que 'Roméo et Juliette', 'Tristan et Iseult' et leurs nombreuses réécritures ont inspiré votre œuvre ?

Non, j'ai surtout été influencée par des philosophes, notamment Slavoj Žižek, qui a beaucoup écrit sur le cinéma mais aussi sur Lacan. Ce penseur m'a beaucoup inspirée, car il développe l'idée que nous sommes, certes, des individus, mais également une part de la société dans laquelle nous vivons : aussi tout ce que nous disons se trouve-t-il, en quelque sorte, dicté par ce que nous sommes censés dire ou faire. C'était très important que j'applique cette théorie à l'amour dans mon film : en amour, la personne que l'on pense aimer n'est pas seulement celle que nous croyons, dans la mesure où nous la voyons biaisée par notre propre regard. Cette idée m'a vraiment encouragée à réaliser le film à partir de ce point de vue.

Votre film est empreint d'une grande légèreté et pousse parfois au rire. Peut-on aller jusqu'à dire que vous vous moquez du Romantisme et du personnage d'Heinrich, en le confrontant à une réalité plus prosaïque ?

Peut-être bien que oui, mais je n'irais pas jusqu'à dire que c'était vraiment mon intention. Il y a évidemment un aspect comique, et c'était très intéressant de décrire cette ambivalence à travers un poète reconnu comme un génie, mais qui peut également paraître risible. Je ne l'ai pas fait méchamment, car d'un autre côté, Henriette a, elle aussi, un côté ridicule : elle est faible, ne sait ni quoi faire, ni quoi décider, et elle n'est même pas capable de dire oui ou non. Dans un sens, tous mes personnages ont quelque chose de vulnérable et de drôle, mais personnellement, ce sont pour moi des choses humaines, desquelles je ne me moque pas de façon méchante, mais plutôt de manière chaleureuse. C'est comme ça que je le ressens.

Lequel de vos personnages attire le plus votre sympathie ? Henriette, « serrant les poings dans ses poches » comme vous l'avez dit dans une interview ?

Tous attirent ma sympathie, autant Heinrich avec sa folle lubie qu'il poursuit coûte que coûte, que Henriette - même si je suis parfois un peu énervée contre elle, quand elle ne parvient pas à dire ce qu'elle veut. Elle ne sait pas s'exprimer à voix haute, mais dans son subconscient, elle bouillonne.

Votre film est-il représentatif de votre point de vue concernant l'amour, l'égoïsme ou l'absurdité des êtres humains ? Du moins, des personnes versatiles et des beaux parleurs ?

Oui, bien sûr. Mais ce n'est absolument pas un point de vue négatif, je ne veux pas donner l'impression d'être pessimiste. C'est juste que je préfère ne pas me voiler la face et prétendre que les choses sont toutes roses.

Pensez-vous qu'il existe encore des gens comme Kleist de nos jours ? Dans la vie, au détour d'une rue de Paris...

Oui ! Je suis persuadée qu'il existe toujours des gens comme lui. Ce n'est évidemment pas vrai pour tout le monde, mais dans un sens, chaque être humain est comme coincé dans son propre monde, dans ses idées fixes. Certains cachent quelque chose, d'autres vont jusqu'à mentir : dans la plupart des situations de groupe, les gens essayent de se conforter les uns les autres, d'être sympathiques, de rire ensemble, mais ça ne veut pas dire que tout ce que nous voyons est vrai.

Dans 'Amour Fou' vous réussissez à faire cohabiter théâtralité et naturel ; comment avez-vous fait pour jouer sur ces deux aspects bien distincts ?

Le côté théâtral vient sans doute des images, et de la manière dont les personnes et les décors sont disposés à l'intérieur du cadre. Même s'ils ne bougent pas beaucoup, la manière de se comporter, de parler et le jeu des acteurs se doivent d'être naturels. Pendant le casting, c'est un truc que j'ai très vite compris ; beaucoup d'acteurs me proposaient une version hyper tragique du poète, et je m'efforçais à leur dire « calmez-vous, soyez plus naturel, plus décontracté, il n'y a rien de tragique ». Ce point-là était très important dans le film : même si les acteurs parlaient de suicide, ils devaient le faire comme s'ils parlaient de la pluie ou de n'importe quoi d'autre.

Christian Friedel, qui interprète Heinrich dans votre film, a déclaré que vous composiez vos plans comme de véritables tableaux. Êtes-vous d'accord avec cela ?

Oui, il a sans doute raison. Quelqu'un m'a même demandé si je voulais faire le portrait du XIXe siècle, en filmant tout le monde de manière aussi rangée. Mais ce que j'essaye de montrer, en fait, c'est encore ce que nous disions : que chacun des êtres humains est influencé par la société dans laquelle il vit, et défini par ce qu'il doit faire et dire.

Je me demandais s'il fallait prendre votre film comme une critique de la société de l'époque, de l'aristocratie, de la vanité, et des rôles que tout le monde joue en société.

Oui, mais je critique celle de nos jours, aussi. Je pense qu'aujourd'hui, la société implique toujours des règles très strictes, bien que tout à fait différentes de celles du XIXe siècle. Actuellement, il est par exemple mal vu de parler de la mort, du déclin, du manque d'argent, de la perte de santé... Ces thèmes nous excluent immédiatement de tout type de sociabilité. Au fond, notre société me paraît tout aussi rigide que celle du XIXe siècle.

Comment êtes-vous parvenue à apporter une telle légèreté à un thème aussi sombre ?

Dans le premier brouillon de script que j'ai écrit, il manquait cet humour et cette légèreté - c'était tragique : deux personnes qui se donnent la mort ensemble, c'était déprimant, et absolument pas ce que je voulais. Mais je sentais qu'il y avait quelque chose d'intéressant dans ce thème, et j'ai finalement mis longtemps à tomber sur l'article qui parlait de Kleist, et décrivait comment il s'était démené pour trouver la bonne personne avec laquelle mourir. C'est cela qui m'a donné davantage de légèreté, et la possibilité d'en sourire.

L'étrangeté du film est-elle voulue ? On suppose que oui.

Ce que je trouve intéressant dans l'étrangeté, c'est que même dans une situation ordinaire, deux femmes telles que nous sommes, assises autour d'une tasse de café en bavardant, nous avons la possibilité de rendre cette situation de tous les jours complètement étrange. Par exemple, vous pourriez avoir un pistolet ou une brosse à dent dans votre poche, qui sait ? J'aime bien questionner ce que les gens croient normal, et leur faire réaliser que ce que ce n'est pas forcément le cas.

Pensez-vous que Henriette aime tout de même son mari, bien qu'elle choisisse de suivre Heinrich dans son suicide ?

Le problème avec Henriette c'est qu'elle est comme une invitée au sein de sa propre vie. Heinrich a raison quand il dit qu'elle n'aime personne et que personne ne l'aime. Elle se considère du dehors, alors qu'il suffirait qu'elle accepte enfin d'être elle-même pour se retrouver en mesure d'aimer vraiment quelqu'un, ou d'être aimée.

Considérez-vous Heinrich comme un martyr ?

Non, parce que c'est son choix personnel. Je l'aime plutôt bien, c'est une personne qui suscite mon intérêt dans la mesure où il poursuit et réalise son rêve. D'un autre côté, il est très égoïste ; Heinrich et Henriette meurent ensemble, mais séparément.

Le hasard semble jouer un role très important dans l'histoire d''Amour fou'.

Oui, le hasard joue un très rôle important dans tous mes films : ils me font toujours réfléchir au destin. Il y a toujours de la folie, de l'absurdité, et bien souvent aucune logique : les choses arrivent juste comme ça. Et la plupart du temps, il n'y a pas de sens majeur à en retirer.

Commentaires

0 comments