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Interview • Michael Lonsdale

A l'affiche de 'Maestro', le comédien revient sur sa vertigineuse carrière, sur son travail avec Duras et Buñuel, et évoque son admiration pour Dreyer ou Béla Tarr.

Orson Welles, François Truffaut, Marguerite Duras, Marcel Carné, Louis Malle, Luis Buñuel, Alain Resnais, Peter Handke, Raoul Ruiz, Steven Spielberg, Bruno Podalydès, Jean-Daniel Pollet, Joseph Losey, Xavier Beauvois, Costa-Gavras, Manoel de Oliveira... La liste des réalisateurs avec lesquels a travaillé Michael Lonsdale est tout simplement à couper le souffle. De James Bond à Jean Eustache, nous avons donc essayé de survoler les goûts et la carrière d'un monstre sacré d'une délicatesse adorable et d'une élégance rare, à l'occasion de la sortie de son nouveau film, 'Maestro' de Léa Fazer, où un Lonsdale truculent se glisse dans la peau d'un double d'Eric Rohmer.

Time Out Paris : En revoyant récemment 'Une sale histoire' de Jean Eustache, qui consiste en un ensemble de plans fixes sur vous, je me suis dit qu'un acteur, c'était avant tout un rythme et une voix. D'ailleurs, le film se fonde presque exclusivement sur votre voix... et sur le texte.

Michael Lonsdale : Ah oui, et quel texte ! De Jean-Noël Picq... Un affabulateur énorme. Parce que bon, ce n'était pas possible, je pense, son histoire. Dans des toilettes d'un café à la Motte-Picquet-Grenelle, avec ce voyeur, le profil collé au sol pour regarder les femmes. Avec tout le passage qu'il y avait dans ce genre de cafés... Et puis, bon, je ne vois pas très bien où était son plaisir... (rires)

Aujourd'hui, on trouve un McDonald's à la place du café du film...

Oui, il paraît. Je l'aimais vraiment bien, Jean-Noël Picq...

Pour en revenir à votre jeu, le personnage de Cédric Rovère que vous interprétez dans 'Maestro', sorte de double d'Eric Rohmer, a-t-il été influencé par l'un des metteurs en scène, nombreux, que vous avez côtoyés ?

Oh, non, non. Je ne m'inspire de personne. Rohmer, je ne l'ai d'ailleurs pas connu personnellement. J'avais vu 'Ma nuit chez Maud', que j'avais bien aimé, mais les autres, non, je ne les ai pas trop suivis. Ce n'est pas mon monde. De toute façon, il n'y a pas vraiment de réalisateurs comme celui que j'interprète. Ou alors, très peu. Peut-être quelqu'un comme Marcel Hanoun, qui faisait toujours un cinéma de rêve. Incompris. Ou très peu connu.

Et qui reste, aujourd'hui encore, relativement méconnu...

Oui, toujours. Mais il se voyait de toute façon comme un cinéaste maudit...

... dont vous avez été l'un des acteurs fétiches, tout en jouant en parallèle Hugo Drax, l'ennemi de James Bond dans 'Moonraker'. Votre filmographie semble ainsi faite de grands écarts. On vous retrouve à la fois chez Truffaut, Duras, Ruiz ou Hanoun, mais aussi à l'affiche de ce James Bond, ou dans 'Munich' de Spielberg.

Vous savez, je suis anglais par mon père et j'aime beaucoup l'école anglaise : un soir, on joue une pièce de Shakespeare, et le lendemain du théâtre de boulevard. On passe d'un truc à l'autre très facilement. Tandis qu'en France, on n'aime pas trop qu'un acteur change de registre. Gabin a fait du Gabin jusqu'à la fin de sa vie, sinon ça ne marchait pas. D'ailleurs, il a essayé de faire un film où il jouait un clochard ('Archimède le clochard' de Gilles Grangier, 1959 - ndlr), ça n'a pas marché du tout. Du tout. Car en France, au début du siècle dernier, les acteurs avaient en général ce qu'on appelait des « emplois » : on était soit jeune premier, soit valet, soit Colombine, soit Arlequin, et puis voilà... Heureusement que tout ça est passé. A l'époque, il fallait vraiment tout casser, parce que c'était des traditions idiotes. Mais moi, j'avais un petit plaisir : c'était d'être là où l'on ne s'attendait pas à me voir. Bien sûr, j'ai alors eu le droit à des « Comment, toi qui a travaillé avec Duras, comment as-tu pu faire 'Moonraker' » ? Mais tout simplement parce que je peux facilement retomber en enfance. James Bond, tout ça, c'est juste des films pour les grands enfants américains. Une heure avant la présentation du film à New York, les gens chantaient, poussaient des cris dans la salle... Enfin, c'était pas croyable.

A propos de Duras, avez-vous gardé un bon souvenir de votre travail avec elle, en particulier sur 'India Song' ?

Excellent, oui. Mais c'est bien plus qu'un souvenir agréable. C'était une expérience de vie incroyable. J'ai pu me mettre dans un état de folie, de cris, de hurlements, de peur pendant toute une après-midi. Parce que c'était ce que le rôle exigeait... Cet homme fou de cette femme... C'est du Duras total, cet espèce d'amour fou qu'on désire, qu'on ressent, mais qu'on n'arrive jamais à vivre totalement. Alors voilà. Pour moi c'est resté très important : c'est la seule fois de ma vie où j'ai pu approcher ce que c'était que la folie. Le délire de la douleur.

Dans un autre genre, vous interprétez aussi un personnage délirant chez Buñuel, dans 'Le Fantôme de la liberté' : ce type dont le fantasme est de se faire fouetter les fesses devant des curés...

Ha, oui... (rires) Buñuel parle de Dieu tout le temps, il n'y a que ça qui l'intéresse. Mais il a été traumatisé par les cérémonies pénitentielles quand il était gosse, où les gens se flagellaient avec des fouets, faisaient couler leur sang... Il a en eu tellement peur, enfant, qu'il a essayé d'évacuer ça plus tard, à travers le surréalisme. Mais on parle quand même de Dieu partout dans ses films. Du reste, Duras aussi disait : « Je ne crois pas en Dieu, mais j'en parle tout le temps ! »

A ce propos, le cinéma peut-il recouvrir selon vous une dimension spirituelle ou sacrée ? Peut-être à travers l'appréhension du réel par la caméra, ou l'improvisation des comédiens ? Cette folie dont vous parliez, dans 'India Song'...

Non, ce n'est pas l'improvisation qui me paraît relever du sacré au cinéma, mais plutôt des films comme 'La Passion de Jeanne d'Arc' de Dreyer. Ou comme 'Ordet', qui est aussi un chef-d'œuvre absolu. C'est la seule fois où j'ai vu une résurrection dans un film, avec cette maman qui meurt en accouchant. Et sa petite fille qui va alors dire à son frère, qui est un « innocent » : allez, maintenant viens ressusciter maman. C'est un moment incroyable. Tarkovski aussi a superbement exprimé le sacré.

Récemment, le cinéaste mexicain Carlos Reygadas a également mis en scène une résurrection qui fait beaucoup penser à celle d''Ordet', dans 'Lumière silencieuse'. Mais concernant plus précisément les acteurs, n'y a-t-il pas dans le jeu quelque chose de paradoxalement profond, comme un dépassement de soi-même, de sa personnalité ?

Il ne faut pas oublier que notre métier consiste à jouer. Petit, je n'aimais que jouer. Les études, je ne pouvais pas, je n'étais pas doué et puis franchement, je n'aimais pas ça. Mais jouer, alors là j'étais partant. Et je pense que c'est simplement ça que j'ai voulu continuer à faire. De la même manière, dans les familles aisées comme modestes, on raconte souvent une histoire aux enfants pour qu'ils puissent s'endormir. Quelque chose de merveilleux, d'extraordinaire, avec des fées, des sorcières... Ils ont besoin de ça pour pouvoir dormir. Et je pense que ça reste dans leur vie intérieure. Plus tard, j'ai souvent demandé aux gens ce qui leur plaisait au théâtre, au cinéma. Et la plupart me disaient : « Oh, bah, c'est pour se changer les idées ». Mais je pense qu'il y a plus que ça : il y a un lit à retrouver, et ce « raconte-moi une histoire ». C'est fondamental dans l'être humain, cette antichambre du rêve. Bien sûr, souvent les parents racontent des histoires connues, mais c'est mieux quand ils les inventent. Pour les films, c'est pareil : je crois que je préfère ceux qui racontent une histoire.

Pourtant, un lieu commun consiste à dire que les films de Duras, comme ceux de Godard d'ailleurs, ne racontent pas vraiment d'histoires.

Mais si, bien sûr qu'il y a une histoire ! Dans 'India Song', Anna-Maria Guardi, le vice-consul, c'est très précis, tout ça. C'est des gens en quête d'un amour tellement énorme que ce n'est plus vivable. Là, les hurlements du vice-consul : « Vous êtes faite pour moi, nous sommes faits l'un pour l'autre. Vous pouvez aller avec qui vous voulez, ça n'a aucune importance. Nous nous retrouverons ensemble »... Et Anna-Maria Guardi qui veut aller se noyer... C'est pas drôle, hein. Mais c'est une histoire.

Parmi tous les rôles que vous avez interprétés, y en a-t-il un qui vous ait particulièrement ému, d'un point de vue personnel ?

Oui, c'est quand j'ai joué Trigorine dans 'La Mouette' de Tchekhov. Ou quand j'ai joué Thomas Pollock Nageoire dans 'L'Echange' de Claudel. Des rôles comme ça, magnifiques. Que j'avais d'ailleurs travaillés quand j'ai commencé le théâtre. Trente ans plus tard, quand on m'a demandé de les jouer, je me souvenais du texte par cœur. Tchekhov, c'est ça, c'est proche de Duras : une vie rêvée mais qu'on n'atteindra jamais. On aime quelqu'un qui aime quelqu'un d'autre... C'est des chagrins terribles. Et Claudel, c'est magnifique aussi, surtout ce qu'il écrit jeune. Après, ça devient trop académique. Mais à 17-18 ans, c'était comme Rimbaud. Comment un gamin de cet âge peut écrire des choses comme ça ?

A propos d'âge, vous avez évolué avec le cinéma et traversé les époques, dont un certain âge d'or du cinéma européen. Pensez-vous qu'il faille retrouver quelque chose de ce cinéma passé ?

Hum... Là, on fait tout un tabac autour de la guerre de 14-18. On va bientôt revoir au cinéma la vie de Dreyfus. Je ne sais pas, on dirait qu'il y a une nostalgie de cette époque. Auparavant, on ne faisait pas tout ce tintouin pour la guerre. On ne regardait pas en arrière. Pour le cinéma, c'est pareil : à l'origine, c'était juste un œil en marche. Il n'y avait pas d'intention de mise en scène, ni rien du tout. Mais le passé, c'est le passé. Il faut inventer son époque, on ne va pas reprendre des choses pour les rajeunir et les refaire. Non, non, non. Il y a autre chose à produire aujourd'hui avec les moyens actuels, plutôt que d'essayer de retaper le passé.

Y a-t-il des cinéastes qui vous intéressent particulièrement aujourd'hui ?

Pas trop, non. Je ne trouve pas ça terrible. J'aimais beaucoup Béla Tarr, mais il a arrêté de travailler. Je ne sais pas pourquoi. Il s'était rendu très gentil avec moi. Il m'avait demandé de venir à Prague pour doubler le rôle du cafetier dans 'L'Homme de Londres', son adaptation de Simenon. Mais je ne me voyais pas me rendre là-bas pour doubler trois répliques. Je lui ai dit. Alors c'est lui qui est venu à Paris pour qu'on enregistre. Là, on a beaucoup sympathisé. Même si bon, son film... Simenon, ça ne marche pas très bien avec lui. Enfin, la première projection devait se passer au centre de Marin Karmitz, le MK2 Bibliothèque. Mais je suis venu en taxi et je suis arrivé avec une heure et demie de retard. Et Bela Tarr était parti. Je ne l'ai plus jamais revu.

Il y a deux ans, après son dernier film, 'Le Cheval de Turin', il a décidé d'arrêter de tourner pour fonder une école de cinéma à Sarajevo...

Oui, mais c'est dommage. Il aurait pu continuer à évoluer, je pense. Il n'était pas obligé de toujours faire des films très lents, comme ça. Il aurait pu essayer de faire des plans-séquences de moins de dix minutes, tout en conservant son climat incomparable. Ça aurait pu être bien, aussi.

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