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Interview • Nadav Lapid

Rencontre avec le réalisateur de 'L'Institutrice'

Le réalisateur Nadav Lapid et ses acteurs, Sarit Larry (Nira) et Avi Schnaidman (Yoav), sur le tournage de 'L’Institutrice'

En l'espace de quelques mots, Nadav Lapid installe calme et sérénité sur ce bruyant café jouxtant la Maison de la Radio, où nous avons rendez-vous. Une impression qui contraste avec celle laissée par son film, 'L'Institutrice', où l'émotion et la passion sont reines. Si Nadav Lapid paraît presque timide à son arrivée, il s'illumine vite en évoquant son travail. Le cinéaste israélien, originaire de Tel-Aviv, s'exprime dans un français précis. Son propos est mesuré et le réalisateur répond avec attention et réflexion - ce qui nous permet d'entamer une bien jolie conversation.

Lire aussi notre critique de 'L'Institutrice'.

Time Out Paris : Pourquoi avoir choisi de traiter de la poésie chez un enfant de 5 ans ?

Nadav Lapid : J'ai d'abord eu cette idée, cette image, d'un enfant qui fait les cent pas et qui murmure des mots. Ensuite, je me suis demandé ce qui arrivait à ces mots. Puis, j'ai pensé au visage d'une femme. Elle est secouée et se rend compte que sa vie change à partir du moment où elle entend ces murmures. Mais il y a aussi un fond autobiographique. Moi-même, quand j'avais l'âge de cet enfant, j'écrivais des poèmes. D'ailleurs, ce sont ces textes qu'on retrouve dans le film. « Hagar », par exemple, est mon premier poème : un poème d'amour que j'ai écrit à l'âge de 4 ans, adressé à la sœur d'un ami... même si c'était un peu perdu d'avance, car elle avait 7 ans : j'aurais pu tomber amoureux de Marilyn Monroe, ça aurait été la même chose !

Vous êtes allé lui déclamer directement votre poème ?

Non, je n'osais pas lui parler. Je l'ai récité à ma nounou de l'époque qui était comédienne. Le dernier poème que j'ai écrit, c'est celui de la séparation, que l'on entend à la fin du film. Ensuite, je me suis arrêté. Je ne me souviens pas vraiment des moments où je récitais ces poèmes, mais je me souviens de celui où j'ai décidé d'arrêter.

Pourquoi ?

Je pense avoir compris assez tôt que ce n'était pas raisonnable d'être poète, que ce n'était pas un bon départ dans la vie ou ce qu'il fallait faire. Un peu comme le dit l'institutrice dans le film : on vit dans un monde qui, au fond, hait les poètes. Je crois qu'en Israël, d'où je viens, moins d'1% de la population doit connaître le nom d'un poète de moins de 40 ans. Il faut dire que la jeune poésie reste trop souvent enchaînée aux modèles du passé.

Finalement ne vous retrouve-t-on pas dans les deux personnages, qu'il s'agisse de Yoav, ce petit garçon poète, ou de cette institutrice révoltée ?

Tout à fait. Quand j'ai cessé d'écrire des poèmes, enfant, mes parents ont entassé tous mes papiers dans un tiroir. Et je ne les ai jamais regardés, je n'ai pas voulu en entendre parler pendant 30 ans. Et quand je les ai retrouvés, j'ai tout de suite compris qu'ils seraient à la base du film. Mais en effet, au début de mon travail, je me sentais plus proche de l'institutrice que de l'enfant, je n'étais pas forcément intéressé par l'idée de faire du petit poète le centre du film.

D'ailleurs, votre film parle de poésie, mais pas seulement.

Surtout que ce gosse que j'étais, je ne le connais plus ! Et effectivement, la question qui m'a surtout intéressé est celle de la foi. D'une certaine manière, c'est un film sur la foi : cette dévotion de l'institutrice, ses réactions - comme celle de ne pas tourner la tête quand l'enfant marmonne, de l'écouter, de se laisser prendre à sa poésie - sont basées sur une foi qu'elle suit jusqu'au paradis ou en enfer, jusqu'à sa propre rédemption. C'est pour cela que je voulais qu'elle croie en la chose la plus absurde : un gosse qui récite des poèmes sur l'amour des choses, sur une vie ratée, sur la mort...

Pensez-vous qu'il existe un lien entre le cinéma et la poésie ?

Oui, je crois que pour chaque domaine artistique, il y a une sensibilité qui va à l'encontre de la rationalité matérialiste - que l'on peut aussi appeler vulgarité, efficacité... - ou au moins à l'encontre de l'esprit du temps. Je pense que la poésie représente ici une forme d'art arbitraire, indéchiffrable et qui ne s'explique pas par une logique de marché, qui n'est pas faite pour se vendre.

On retrouve dans votre film ce conflit entre la poésie et le monde du commerce et de l'argent, à travers l'affrontement auquel se livrent le père de Yoav, qui représente l'archétype de l'industriel puissant, méprisant la poésie, et Nira, cette institutrice qui se bat pour son existence.

Le père de Yoav déclare des choses comme « Je suis un bon père, j'aime mon fils et c'est pour cela que je ne veux pas qu'il soit poète ». Et je pense que chaque père responsable doit se sentir angoissé à l'idée de voir son fils devenir poète. Il n'aime pas que les gens s'aveuglent face à l'avenir du monde, face aux exigences de la société. Mais je pense pour ma part qu'il est important de savoir s'en évader.

A travers ce rôle du père et certains moments du film - comme lorsque l'enfant tente de différencier un sépharade d'un ashkénaze - avez-vous tenté de dresser un portrait de la société israélienne ?

Je pense que les films traitent du monde en général. Mais dans ce cas précis, au-delà de la narration, de l'histoire, des idées, mon désir fondamental était de capter ce que je ressens et de l'étaler sur l'écran. J'aurais aimé dire « voici le monde tel qu'il est », mais ce dont je témoigne, en fait, ce sont des rues d'Israël, de ses ambiances. C'est simplement, humblement, une volonté de retranscrire un peu de la réalité.

Pensez-vous qu'il y ait davantage de poésie chez les enfants que chez les adultes ?

Si on regarde l'enfant dans le film, il possède un côté énigmatique, mystérieux. Et l'une des énigmes est de savoir dans quelle mesure il se voit lui-même comme un poème, ou s'il comprend que les mots qu'il murmure vont en former un. Dans ce sens, je pense que les enfants ont une autre logique de création, en effet.

Comment réagissait d'ailleurs Avi Shnaidman, le jeune acteur qui interprète Yoav, face à ces poèmes ? Comprenait-il la situation ?

A chaque fois, la chose la plus importante pour lui était de demander, avant la prise, s'il devait jouer le moment où il invente un poème, ou le moment où il le récite. Il était très en phase avec les scènes d'invention. Je crois qu'en ces moments-là il était transformé, métamorphosé, comme une sorte de tuyau traversé par les mots du poème. Au sein duquel, parfois, les mots se collent aux parois. Et le remuent de l'intérieur.

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