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Interview • Albert Serra

Au centre Pompidou, jusqu'au 12 mai

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Une rétrospective, une correspondance avec Lisandro Alonso, une carte blanche et une installation inédite pour un film de 101 heures : jusqu'au 12 mai, le centre Pompidou invite Albert Serra, puissant et passionnant cinéaste espagnol, dans le cadre de son cycle 'Cinéastes en correspondance'.

Time Out Paris : Il semble qu'aujourd'hui le cinéma se divise en deux tendances. D'un côté, le grand spectacle se fait de plus en plus hégémonique et imposant, à travers la 3D, les possibilités du numérique ou les grands multiplexes. Mais en même temps, coexiste un jeune cinéma d'auteur, le vôtre ou celui de Miguel Gomes, qui se fraie un chemin grâce aux salles indépendantes et aux galeries, aux centres d'art contemporain.

Albert Serra : C'est un problème de diffusion naturel, par rapport aux attentes du public. Celui qui se rend au musée y va nécessairement avec une certaine curiosité. Il s'attend à être surpris, à être questionné par ce qu'il va voir, et s'ouvre à une part d'insolite, d'inédit. Tandis que la majeure partie des spectateurs de cinéma se rend en salles pour voir quelque chose qu'elle connaît déjà. Pour s'amuser, se divertir. C'est autre chose. Alors, c'est assez normal que le cinéma d'auteur trouve refuge dans les galeries et les musées. Ceci dit, votre ville, Paris, reste un paradis pour les cinéphiles : on y trouve encore des cinémas d'art et d'essai qui ont totalement disparu des autres villes européennes. Aujourd'hui, on ne va plus du tout cinéma de la même manière qu'on y allait dans les années 1970, où l'on voulait généralement apprendre d'un film, se confronter à de nouvelles propositions... Les spectateurs préfèrent désormais se reposer, ou céder à la facilité d'un divertissement confortable, pas dérangeant. La démarche est moins active qu'auparavant, et le public semble se satisfaire de voir cinquante fois la même scène, tournée cinquante fois de la même façon. Mais c'est assez triste de voir qu'en Espagne, par exemple, le cinéma d'auteur a complètement disparu. Il n'en reste plus rien dans les salles de cinéma généralistes.

Un peu comme le cinéma italien, pourtant l'un des plus modernes et des plus importants du monde dans les années 1950 à 70, qui a complètement succombé à l'ère Berlusconi ?

C'est cela. Et c'est le cas partout en Europe, où seule la France reste encore intéressée par le cinéma d'auteur. Ailleurs, le regard du public est tellement occupé par le cinéma industriel qu'il ne manifeste plus le moindre intérêt pour des expériences artistiques. Et c'est vraiment un cercle vicieux : avec la crise économique et la frilosité des producteurs et distributeurs, on en arrive aujourd'hui à une situation limite en termes de stupidité généralisée dans nos rapports aux images. Avec les festivals, le monde de l'art apparaît ainsi comme une arche de Noé pour les films d'auteurs.

Par chance, le fait de recourir au musée lui permet aussi une plus grande liberté, notamment formelle : on imagine mal une salle de cinéma qui aurait pu programmer les 101 heures des 'Trois Petits Cochons' que vous présentez ici !

Certes, mais je ne m'intéresse pas particulièrement à une surenchère des dispositifs. Tout ce qui compte, c'est de disposer d'une bonne qualité d'image et de son, d'être confortablement installé... A mon avis, c'est le film en lui-même qui constitue l'expérience du spectateur, davantage que ses conditions de projection. Idéalement, j'aimerais qu'il existe des espaces de projection libres, dans des musées ou des galeries, qui diffuseraient des films en permanence, et où le spectateur pourrait passer la journée s'il le souhaite, en voir plusieurs à la suite. Surtout, le cinéma d'auteur bénéficie désormais largement des conquêtes esthétiques et formelles de l'art vidéo. On voit très bien cela dans les films d'Apichatpong Weerasethakul, par exemple. Par ailleurs, pour beaucoup de films d'auteur, le rapport au temps est essentiel, avec parfois des montages très sophistiqués...

Dans vos films, on perçoit un important travail sur l'image, les couleurs : bien que tournés en numérique, vos films possèdent un grain très particulier, qui rappelle souvent le 35 mm.

En effet. J'aime que les films soient tournés de manière très spontanée, libre, artisanale et proche des personnages, souvent dans un laps de temps assez court... Pourtant, je tiens aussi à une très grande précision dans la matière du film : ce qui fait qu'il y a beaucoup de travail, lors du montage, sur la texture des images et les sons. Cela apporte une certaine ambiguïté qui me plaît. J'ai commencé à travailler ainsi dès mon premier long métrage, 'Honor de cavalleria' (2006), mais c'est surtout le suivant, 'Le Chant des oiseaux' (2008), que j'ai voulu envisager comme une expérience graphique, en jouant notamment sur la profondeur de champ.

En revanche, un tel travail de post-production n'était sans doute pas possible à réaliser sur 'Les Trois Petits Cochons', le film-fleuve que vous présentez actuellement au Centre Pompidou.

Non, ce film a été réalisé sur le modèle d'une performance, en 2012, pour la dOCUMENTA (13) de Kassel, en Allemagne : chaque jour, les séquences étaient tournées, montées et présentées au public... C'était donc plutôt un gros travail d'équipe, avec les acteurs et les monteurs. Pour le coup, il m'était tout à fait impossible de réaliser un tel projet seul.

Toutefois, on perçoit une continuité thématique dans vos œuvres, qui ouvrent toutes sur l'imaginaire collectif : qu'il s'agisse de Don Quichotte pour 'Honor de cavalleria', des rois mages dans 'Le Chant des oiseaux' ou, ici, du conte des 'Trois Petits Cochons', avec Goethe, Hitler et Fassbinder.

Elles partagent toutes effectivement un certain rapport avec l'histoire de l'Europe. Dans mon dernier film, qui n'est pas encore terminé - on touche actuellement à la fin du montage -, je traite de l'histoire de Casanova. Il s'appellera 'Histoire de ma mort', en clin d'œil à sa fameuse 'Histoire de ma vie', et mettra en scène la fin de son existence, tout en rapprochant sa personnalité du mythe de Dracula. J'ai trouvé très intéressant d'aborder son époque, le XVIIIe siècle, car s'y opposent en plein jour la modernité et sa réaction obscurantiste. Cela m'a également permis de rendre ce prochain film plus narratif que mes précédents. Mais de façon plus générale, je crois que mon rapport à l'imaginaire collectif, à la culture et à l'histoire vient du fait que j'ai d'abord étudié la littérature. A l'origine, je suis arrivé au cinéma par hasard, pour m'amuser. Vers 27 ans, je me suis rendu compte à quel point la situation de la littérature était compliquée et concurrentielle en Espagne. Alors que le cinéma espagnol est majoritairement nul : j'ai donc pensé que ce serait nettement plus facile pour moi d'y trouver ma place, vu la médiocrité environnante ! (Rires)

En même temps, ces personnages historiques, bien qu'appartenant au passé, vous permettent de développer un discours sur l'Europe contemporaine, par exemple à travers l'histoire de l'Allemagne dans 'Les Trois Petits Cochons'.

Oui, mais dans un souci de neutralité qui me semblait très important, j'ai tenu à ce que chaque phrase prononcée par Goethe, Hitler ou Fassbinder soit authentique : c'est pour cela que tous leurs monologues sont tirés de leurs correspondances ou de leurs propres textes. Je n'ai rien ajouté. De cette manière, j'ai essayé d'être le plus absent possible de mon film. Je ne voulais surtout pas donner mon point de vue aux spectateurs, mais les laisser libres de recevoir, aujourd'hui, ces différents discours historiques sans les tronquer ou les manipuler. D'une certaine façon, c'est sans doute un film à la Warhol, mais sans la banalité qui lui était chère, que j'ai préféré remplacer par la complexité historique. Pour cela la durée est essentielle, dans la compréhension de ces trois personnages, fascinés par le contrôle, la puissance, perdus dans leurs égocentrismes.

La représentation d'Hitler, notamment, semble toujours un défi. Or, vous le montrez presque comme un fantôme, l'acteur interprétant ses textes avec une grande sobriété.

Le problème qu'il y a à représenter Hitler, c'est que l'original nous apparaît déjà comme une caricature. Alors, plutôt que de faire du personnage la caricature de cette caricature, j'ai préféré laisser le texte parler de lui-même, en évitant à tout prix la surenchère. D'où cet Hitler très transparent, fantomatique. Mais c'est effectivement toujours ambigu et compliqué, moralement, de montrer Hitler : on court le risque qu'il apparaisse comme un symbole, ou un « héros » au sens classique... En cela, même Sokourov, je trouve, s'est complètement planté avec son 'Moloch', en le représentant au premier degré, alors que c'est un cinéaste qui sait parfois être fulgurant. D'abord, la condamnation morale du personnage est évidente, et mon film montre tout à fait ses discours racistes grotesques et haineux. Mais on peut aussi y voir sa dimension, non négligeable, de stratège politique, et la manière dont il développait sa vision d'une Allemagne hégémonique, à la conquête de l'Europe. Ou encore ses pensées quant au développement du capitalisme, qu'il analysait comme une stratégie d'expansion guerrière. Tout cela est très flou, problématique, y compris quand on le considère aujourd'hui : je voulais donc surtout que le spectateur puisse entrer de lui-même dans cette complexité...

Albert Serra et Lisandro Alonso, cinéastes en correspondance : au Centre Pompidou, jusqu'au 12 mai, de 11 heures à 21 heures. Entrée gratuite.

Rétrospective des films d'Albert Serra : aux cinémas 1 et 2 du Centre Pompidou, jusqu'au 26 octobre. Tarifs: de 4 à 6 €.

Toutes les informations sur les projections : ici

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