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© Niko Tavernise
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Joaquin Phoenix, joker sans fard

Alors qu’il crève l’écran dans le film Joker, on a rencontré l’acteur le plus talentueux de sa génération

Par Olivier Joyard
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On craignait une star caractérielle, quittant l’interview à la moindre question bête. Pourtant, c’est un Joaquin Phoenix cool et sincère qui a évoqué son rôle marquant dans la peau de l’éternel rival de Batman. Film de l’automne, le fascinant Joker raconte les blessures originelles et la métamorphose en psychopathe de ce personnage brutal, qui va comme un gant à cet habitué des héros déglingués.

Un personnage comme le Joker, faut-il l’aimer pour le jouer ?

Honnêtement, cela a été un défi. Parfois, en lisant le scénario, je ressentais de la sympathie pour lui, à d’autres moments, j’étais écœuré par son comportement. Aucun putain de sens. Il était pathétique, chouineur. Ce que j’ai identifié, ce sont les traces de stress post-traumatique en lui. Attaqué par des gamins au début du film, il se met en mode statue, incapable de répondre. Ce mec a subi des abus physiques durant son enfance. C’est difficile de ne pas avoir de l’empathie pour un homme qui a vécu ça. Ces choses-là vous changent le cerveau, concrètement. Cela a vraiment transformé mon point de vue. Au départ, j’avais envie de l’envoyer se faire foutre.

Vous êtes-vous renseigné sur les troubles mentaux en préparant le rôle ?

J’ai regardé des vidéos et j’ai lu deux livres spécifiques. Je ne vais pas vous dire lesquels, pour ne pas mettre en avant les criminels dont ils parlent. L’hypothèse qui en ressort, c’est que les assassins à motivation politique et les tueurs de masse possèdent des personnalités proches. On apprend qu’avant 1963, deux modèles étaient identifiés : les extrémistes politiques rationnels et les fous. Ensuite, le spectre s’est étendu, à cause des médias. Des personnalités recherchant l’attention et la notoriété ont commencé à apparaître. Cela m’a semblé intéressant pour le film. D’un côté, Arthur est un homme introverti et peureux qui essaie de disparaître du monde. De l’autre côté, le Joker qu’il devient est un Narcisse désirant être vu et révéré.

A propos de votre préparation pour ce rôle, il est moins question de livres que de votre perte de poids. Les questions sur ce sujet vous agacent ?

Honnêtement, la plupart du temps, j’essaie juste d’arriver au bout des interviews… Je m’en tape… Perdre du poids pour un acteur n’est pas seulement une question d’image ou de performance. Sinon, ça n’a aucun intérêt. Cela met en jeu la façon dont je me sens. La faim. Cette insatisfaction permanente qui fait partie du personnage. 

Le Joker est aussi un solitaire. Jouer seul vous plaît ?

C’est ce que je préfère. C’est aussi sa vie. Pour cette raison, c’est compliqué de savoir quoi penser de lui. La scène clé du film, dans le métro, est un bon exemple. Il voit une femme seule harcelée par trois hommes alcoolisés. Non seulement il n’intervient pas, mais il étudie stoïquement le comportement de ces gars, parce qu’il ignore comment on parle aux filles. Il pense que c’est normal. Il y a quelque chose de déchirant. Ce type plane, comme un enfant qui a subi un retard de développement et doit affronter le monde. En même temps, on a envie de hurler : “Connard, ton instinct ne te commande pas d’intervenir ?” Et puis il se met à rire de façon incontrôlée. Cela lui attire des ennuis, il est agressé par ces hommes. Et il se défend. On le comprend. Mais une seconde plus tard, il devient un prédateur. En deux minutes, le personnage nous emmène dans plusieurs directions… C’est ce que j’ai adoré.


Au centre du film, il y a ce rire tonitruant qui met mal à l’aise…

Il pourrait symboliser la part de lui-même qu’Arthur essaie de supprimer et qui ressort sous la personnalité du Joker. Dans le scénario, le rire était présenté comme le résultat du trauma. Quand j’ai commencé à travailler avec Frances Conroy, qui joue la mère du Joker, quelque chose dans son comportement m’a fait réfléchir à ce que cela aurait pu être d’avoir été son enfant. J’ai imaginé Arthur plus jeune, riant de manière inappropriée à l’école. Je me suis dit qu’elle avait inventé un prétexte devant le principal en disant qu’Arthur souffrait d’une maladie. Un matin, avec Todd Philips, le réalisateur, nous avons rajouté un dialogue dans une scène où le Joker parle à sa mère : “Tu m’as toujours dit que je riais trop parce que j’étais malade, mais tu as tort, ce rire, c’est qui je suis vraiment.” Ce rire crée une séparation entre Arthur et le monde, pour qu’émergent la haine, la colère et la rancœur dont a besoin le Joker pour exister. Je trouvais intéressant d’explorer l’idée qu’une partie de nous ferait en sorte qu’on ne comprenne pas le monde…

On sent dans Joker l’ombre des films de Martin Scorsese, comme Raging Bull, Taxi Driver et surtout La Valse des pantins. Robert De Niro joue d’ailleurs un animateur télé…

Je n’aime pas me référer à d’autres films, même si les grandes œuvres du passé nous influencent. En tout cas, on n’a pas parlé de ça. En revanche, ce que Joker partage avec le cinéma des années 70, c’est le fait de mettre en avant un personnage principal complexe, dans une forme cinématographique qui ne nous explique pas ce que nous devons ressentir. Je ne suis pas un putain de cinéphile, mais j’ai l’impression que nous avons perdu cela. Dans les films tirés de comics, les motivations et les comportements sont toujours évidents. Que ce soit du côté des héros ou des méchants, c’est simplificateur. Je ne crois pas que cela reflète la vraie vie. Je ne suis pas contre être diverti, mais au bout de vingt minutes, j’ai l’impression d’avoir fait le tour et j’ai envie d’arrêter. Je préfère l’ambiguïté. J’espère que Joker interroge le public.

J’ai été frappé de voir qu’un film aussi personnel puisse être produit par un grand studio.

Oui, c’est assez courageux de leur part. Ils ont laissé Todd Phillips tranquille. Je n’ai jamais pensé à Joker comme à un blockbuster, je l’ai abordé comme tous mes autres films. J’ai eu de la chance dans ma carrière, mec. J’ai connu des expériences riches et épanouissantes. C’est aux créateurs d’aller le plus loin possible avec les moyens qu’on leur donne. 

Que ce soit avec Paul Thomas Anderson, James Gray ou Jacques Audiard, vous avez toujours recherché ces profils.

Tant qu’il restera de bons cinéastes avec des choses à dire, ils les diront. Parfois, la difficulté libère. Ça n’a pas été facile pour Todd Phillips d’obtenir le feu vert pour tourner Joker dans les conditions qu’il estimait nécessaires. Cette lutte, finalement, a nourri son travail. Elle s’est glissée dans le film. Dans ces situations, on devient plus investi et sûr de ce dont on a vraiment envie. Je crois que je n’aimerais pas que les choses, un jour, deviennent trop faciles.

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