Des ballets rythmés par de la techno hardcore, un spectacle au Louvre mis en scène pour Instagram, un show/rave avec Rone au Théâtre du Châtelet… C’est peu dire que (LA)HORDE a bousculé le monde feutré de la danse contemporaine ces dernières années. Nommé à la tête du Ballet national de Marseille en 2019, le trio formé par Marine Brutti, Jonathan Debrouwer et Arthur Harel décloisonne le secteur à coups de spectacles audacieux et de collabs prestigieuses, Madonna, Angèle et récemment la tournée de Rosalía, dont (LA)HORDE a signé la choré – avec cette incroyable performance aux Brit Awards aux côtés de Björk. Après cette hype mondiale, les revoici avec leur troisième création pour le Ballet national de Marseille, Après moi, le déluge. Un spectacle en forme d’introspection collective au titre peut-être moins pessimiste qu’il n’y paraît, à voir à Paris du 5 au 12 septembre au Théâtre de la Ville, sous les gradins duquel on a retrouvé le trio pour un entretien début juin.
Comment avez-vous découvert le pouvoir de transmission de la danse ?
(LA)HORDE : Nous ne sommes pas nés avec Internet et quand on a vu que les gens se mettaient en scène sur la toile, on a été fascinés par ce décloisonnement, cette accessibilité… On s'est rendu compte que le mouvement était hyper important. C’est un langage universel, et quand on a écrit Room with a View, on avait en tête la chorégraphie des femmes chiliennes qui dénonçaient les féminicides et les violeurs. Et ça, même si on ne parlait pas la même langue, le mouvement était tellement imprégné de sens que ça a été repris dans plein de cultures différentes. Le corps est politique et il l’est encore plus aujourd'hui avec la possibilité de se filmer.
Et c'est intéressant que la danse ait trouvé sa place sur Internet. Au départ, on ne pensait pas que la danse puisse devenir à ce point virale, et maintenant TikTok – avec tout ce qu’il peut avoir de problématique – est devenu un peu le tunnel de la danse. Depuis Marseille, on peut apprendre une danse d'Afrique du Sud ou de K-pop. Finalement, la danse trouve toujours sa place dans l'histoire de l'humanité, peu importe le médium ou sa représentation.
Ce qui est intéressant, c'est que vous ne dites pas qu’Internet va tuer les relations humaines. Vous dites : ça peut être un vecteur de coordination entre humains.
C'est un facteur d'échange. Ensuite, avec ces transmissions, viennent les questions d'appropriation culturelle. Car l'Internet d’aujourd’hui n'est plus du tout l'espace en friche et complètement libre de 2005. Il a été rattrapé par des systèmes monétaires très forts d'algorithmes, d'intelligence artificielle. Parce qu'on est des experts dans notre domaine, c’est notre rôle de défendre la recontextualisation culturelle de ces mouvements. Sourcer les choses, c'est écrire un demain qui est plus solide, plus respectueux, plus inclusif. Donc l'extension de la danse dans le monde entier, c'est fantastique, mais il faut qu'elle soit accompagnée.
Aujourd’hui, le gouvernement veut ajouter de nouvelles restrictions à la danse avec le projet de loi sur les free parties. Pourquoi les gens qui dansent font-ils si peur aux responsables politiques ?
Ces espaces de liberté et de pluralité sociale peuvent être inquiétants pour des systèmes autoritaires. Une société qui interdit ces rassemblements est une société qui va dans une mauvaise direction. C’est un symptôme très inquiétant. Ce sont des espaces dans lesquels on peut réfléchir le monde autrement que quand on est assis dans des entre-soi socio-culturels. Les free parties, par définition, c'est un endroit où on fait un grand saut dans le vide, où on ne sait pas exactement qui on va rencontrer, ni ce qui va se passer. Il y a une prise de risque qui est inhérente à la manière de réfléchir autrement.
Votre arrivée à la tête du Ballet national de Marseille, c’est aussi une façon de décloisonner la danse et les institutions ?
Ce qui est marrant, c’est qu’on était d'abord cité(e)s comme des artistes anti-institutionnels. Mais quand on a vu l'appel à candidatures pour le Ballet national de Marseille, qui était ciblé sur la jeunesse, on a trouvé ça intéressant. On ne savait pas exactement comment on pourrait obtenir ce genre de poste, mais on a envoyé un manifeste, sur ce qu’est la danse et sur ce que la danse pourrait être aujourd'hui. Ce manifeste a fait mouche et on a été invité(e)s à participer au premier tour de sélection. Il fallait montrer qu’on savait gérer un budget, manager des équipes… On a 50 salarié(e)s, dont 23 danseurs et danseuses. Finalement, nos institutions ont eu cette ouverture d’esprit pour reconnaître que notre projet résonnait très fort avec la ville de Marseille.
Et il y a des tests cardios lors des auditions des danseurs et danseuses ? Parce que ça a l’air très physique, vos spectacles.
On a une exigence assez physique. Et on est exigeants aussi dans notre écriture. Mais on ne se dit pas qu'on va faire une pièce cardio. (Rires.) Après, c’est vrai que la prochaine est cardio… Mais on ne peut pas s'empêcher. On est un peu des énervés.
Rosalía, elle a le niveau pour passer vos auditions ?
Oui, totalement. Elle est incroyable. Elle est très exigeante. Il n'y a pas de secret : les personnes qui arrivent à ce niveau-là, la plupart du temps, ont une grande exigence personnelle et sont entièrement dédiées à leur art. Même des danseurs classiques, qui en général sont assez durs quand ils voient des personnes non professionnelles danser sur pointes, disent qu’elle a une bonne courbure de la pointe, et qu'elle arrive à une grande qualité de mouvements pour du ballet. Elle fait partie de ces personnes un peu géniales qui, dès qu'elles se concentrent sur une forme, arrivent à une forme exceptionnelle de savoir-faire.
Est-ce que vous pensez qu’avec la généralisation de l’IA, le public va revenir plus fort vers le spectacle vivant?
C’est sûr et certain. Quand on voit des corps s'activer devant soi, on le ressent aussi à travers notre corps. On ne le voit pas qu'avec nos yeux. Et l'écho que cette vibration trouve dans nos corps va nous amener à réfléchir de manière plus liée. C’est pour ça qu'on croit très fort à l’avenir du spectacle vivant. C’est l’une des plus anciennes formes d’art de l’humanité, et ce n’est pas un hasard.
