Kiyoshi Kurosawa

Interview de Kiyoshi Kurosawa

Autour de la Nouvelle Vague

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Tout juste sorti de l'Asian Film Festival de Deauville et d'un beau cycle à la Cinémathèque française, le réalisateur culte (et francophile) de 'Tokyo Sonata' nous livre toutes ses pensées sur le cinéma français, sa passion pour Godard et les influences de son œuvre.

Actif depuis 1983, Kiyoshi Kurosawa devient l'un des cinéastes japonais les plus célèbres en France à partir de 1997, date de sortie du polar surnaturel 'Cure'. En parallèle à la tornade 'Ring' de Hideo Nakata, Kurosawa signe avec 'Kaïro' (2000) une autre grande date du fantastique japonais : son traitement en suspension des fantômes continue aujourd'hui d'influencer nombre de films occidentaux, dont le récent 'La Dame en noir' de James Watkins. Autant capable de donner dans le social contemporain ('Tokyo Sonata', 2008) que dans le film de gangsters, Kurosawa est aujourd'hui réputé pour son sens de l'étrange, de l'absurde, du décalage, comme avec l'atmosphérique et fascinant 'Rétribution' (2007), ou le méconnu 'Doppelgänger' (2002), dans lequel son acteur fétiche Koji Yakusho joue un homme qui se retrouve face à... lui-même !

Vous ne faites pas mystère de votre fascination pour le cinéma de la Nouvelle Vague. Par contre, vous parlez rarement du cinéma japonais de l'époque...

Dans les années 1970 et 80, j'étais jeune, et je n'étais pas le seul à penser que le cinéma japonais qui se faisait à ce moment-là n'était pas très intéressant. Evidemment, j'ai vu beaucoup de films d'Ozu, Naruse, Mizoguchi, et j'ai aimé les films des années 1960 faits par Oshima, mais à l'époque tous les grands maîtres japonais ne tournaient plus ou étaient déjà morts. Or, j'avais surtout envie de voir les films qui étaient contemporains de mon temps. Rétrospectivement, j'aime beaucoup de films de cette période, mais ça n'était pas forcément le cas au moment où ils sont sortis. Effectivement, j'ai dit avoir été fasciné et influencé par la Nouvelle Vague, que j'ai découverte bien après son heure de gloire, très tardivement ; ça ne concerne pas les premiers films du mouvement, dans les années 1960, mais plutôt ceux qui sortaient au moment où je voyais le plus de films, soit dans les 70's et les 80's. Ce courant a bien eu une très grande influence sur mon travail, au même titre que diverses inspirations horrifiques, ce qui montre que je suis peut-être une personne un peu contradictoire... Pour Godard, c'est exactement pareil : j'ai aimé son travail, mais pas forcément les premiers films qu'il a tournés. J'ai préféré ceux qu'il faisait à la fin des années 1970 et au début des années 1980. L'influence de Godard ne s'est pas éteinte en même temps que la Nouvelle Vague... Il a été particulièrement stimulant pour moi de découvrir les films qu'il continuait de réaliser bien après ce mouvement.

Ca n'est pas si commun cette attirance pour ses films plus tardifs, d'habitude on cite plutôt 'Pierrot le fou', 'A bout de souffle'...

J'aime tous les Godard, mais surtout ses réalisations plus conventionnelles comme 'Je vous salue, Marie' (1980) ou 'Nouvelle Vague' (1990), ou encore 'Prénom Carmen' (1983).

Résumez-vous la Nouvelle Vague à Godard ?

Evidemment, j'ai aimé Truffaut, j'ai aimé Chabrol, mais aucun ne m'a autant passionné que Godard. Il y a cependant un autre réalisateur qui n'appartient pas tout à fait à la même génération, mais qui m'a plu énormément, c'est Robert Bresson.

Au Japon, lorsque vous allez dans un vidéo-club Tsutaya (la plus grande chaîne - ndlr), vous trouvez 'Transformers 3', 'Spider-Man', et puis un rayon entier Nouvelle Vague... Comment expliquez-vous l'engouement des Japonais pour cette période ?

Je ne sais pas dans quelle mesure l'ensemble des Japonais aime la Nouvelle Vague, mais il existe un certain nombre de personnes, pas forcément très nombreuses, qui ont lu et ont été influencées dans les années 1980 par les critiques de Shigehiko Hasumi, un grand journaliste de cinéma japonais qui a énormément œuvré pour la Nouvelle Vague au Japon, écrivant beaucoup sur le sujet, et notamment sur Godard sur lequel il était dithyrambique. Nous étions plusieurs à assister à ses cours (en plus de Kurosawa, on compte également Shinji Aoyama, réalisateur de 'Eureka', parmi ses élèves - ndlr), à lire ce qu'il écrivait, et du coup à voir tous les films imaginables de la Nouvelle Vague.

Comme souvent chez Godard, le travail sur le son est très important dans votre cinéma, à l'instar de ce cri strident qui revient souvent dans 'Rétribution' (2007). Quel est votre rapport au son, à la musique ? Rares sont les réalisateurs qui savent réellement s'en servir... Etes-vous mélomane, musicien ?

Je ne suis ni musicien ni connaisseur en matière de son... J'ai été mélomane étant jeune, mais ces derniers temps j'écoute relativement peu de musique. Je ne suis pas très sensible au son de manière générale, mais pour ce qui est des films je deviens très exigeant. C'est un peu difficile d'évaluer la perception que les spectateurs peuvent avoir du son dans un film. Finalement, le son influe peu sur la narration. Il suffit de percevoir les dialogues, et en dehors de ça, ça n'intervient pas dans la compréhension du film. Pourtant, j'avoue être très soucieux du rendu sonore, mais c'est exclusivement quand je suis au travail sur un film. Il y a une chose à laquelle je fais très attention quand je travaille sur un scénario, c'est d'imaginer le monde qui est au-delà de l'écran. Par exemple, si une scène se passe dans une chambre, j'essaye également de m'imaginer ce qui pourrait se passer dans la chambre d'à côté. Peut-être que quelqu'un y crie... Peut-être qu'une voiture démarre, qu'on entend un gros bruit de moteur dans la rue... Tout est possible. Il n'y a pas seulement ce qui se passe à l'image donc, mais ce qui se passe tout autour, dans le monde qui est mis en scène.

Koji Yakusho est un acteur avec lequel vous avez beaucoup tourné. Il est certainement l'un des meilleurs acteurs actuels, et il apparaît comme quelqu'un d'assez silencieux, réservé. Cela ressemble beaucoup à vos films, qui comportent également beaucoup de passages silencieux, sans dialogues, en suspension. On a l'impression qu'il y a une sorte de symbiose entre Yakusho et votre cinéma...

Effectivement, il m'arrive de penser qu'on a la même sensibilité. Il y a une raison qui me lie à Yakusho en tant qu'acteur, c'est qu'on a exactement le même âge, on est de la même génération, et nous avons sans doute la même façon de penser par rapport à la génération qui nous a précédés. Celle-ci a sans doute été plus engagée politiquement, revendiquant davantage, et la génération qui nous a suivis est certainement un peu plus coupée du monde, la « génération otaku ». Yakusho et moi, nous sommes un peu entre les deux, et nous en discutons d'ailleurs régulièrement. Disons que nous sommes une génération un peu neutre, qui n'a pas été aussi marquée que celles qui nous entourent.

(Remerciements à Léa Le Dimna et Aude Boutillon)

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