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Babx, 'Cristal automatique #1'

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D’Aristide Bruant à Noir Désir, de Boris Vian à Alain Bashung en passant par Serge Gainsbourg, Les Têtes raides, Christophe ou Jean-Louis Murat (liste absolument pas exhaustive), la « chanson française » n’a jamais véritablement pu – ou, plus probablement, voulu – se départir de ses liens étroits avec l’histoire littéraire de la poésie hexagonale. Pour le meilleur (l’insurrection de la langue, le lyrisme des images), comme, parfois aussi, pour le pire (l’éloquence poseuse, un certain héroïsme artificiel ou forcé).

Aujourd’hui, avec l'album ‘Cristal automatique #1’ (sorti le 22 juin dernier), c’est donc au tour de David Babin, dit Babx, de se frotter à quelques trésors de notre bon vieux patrimoine littéraire (Baudelaire, Rimbaud, Genet ou Césaire…). Et pour faire court, disons que ça envoie bien… Cet album, on l’écoute en effet d’abord par curiosité, en retenant immédiatement deux ou trois titres plus sombrement accrocheurs. Mais bientôt, ‘Cristal automatique #1’ se révèle un puissant addictif, torrent de poésie dont les stupéfactions, les râles, les imprécations se mettent à former, au fil des écoutes, toute une forêt de sens éclatés et mouvants, à effeuiller sur la longueur.

Après un prologue (« Conversation 1 ») constitué de collages de voix de poètes (parmi lesquelles on croit reconnaître un sample d’‘Aliénation et magie noire’ d’Antonin Artaud), ‘Cristal automatique #1’ s’attaque d’emblée à l’inévitable Rimbaud, avec ‘Le Bal des pendus’, l’un de ses tout premiers textes de collégien génial : une danse macabre, ironique et grimaçante, inspirée de ‘La Ballade des pendus’ de François Villon.

Ainsi l’album débute-t-il par un pastiche du poète de Charleville, auquel répond une sorte d’exercice de style comparable de la part de Babx, dont l’orchestration n’est pas sans rappeler assez clairement la flamboyante adaptation du poème ‘Les Assis’ (du même Arthur) par Léo Ferré dans les années 60, entre stridences cuivrées et rythme ternaire. Aussi, avant de passer à la suite, une petite strophe pour le plaisir des mots :

« Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles
Comme des orgues noirs, les poitrines à jour
Que serraient autrefois les gentes damoiselles
Se heurtent longuement dans un hideux amour. 
»

Miam. Puis, on enchaîne avec Baudelaire et ‘La Mort des amants’. Encore un grand classique, tiré des ‘Fleurs du Mal’. Une montée assez lente, sourde, soutenue par une boucle de guitare et un chant déclamatoire qui finissent en rock têtu, répétitif et dissonant. Ici, c’est davantage à Jean-Louis Murat qu’on songe : notamment aux meilleurs moments de l’album ‘Charles et Léo’ (2007), comme la langueur crue et charnelle de ‘L'Héautontimorouménos’.

Et l’on se dit alors, en à peine deux titres, que le trentenaire Babx n’a pas à pâlir devant les repères, pourtant nombreux, presque écrasants, existants en France en termes d’adaptations musicales de poèmes. Toutefois, le meilleur reste à venir avec le titre suivant, mise en musique d’un passage de ‘Condamné à mort’ de Jean Genet, qui parvient à en restituer la crudité salace et désespérée par une interprétation à la fois lascive et tendue de ce long poème d’amour et de mort écrit en taule par Genet. Et pour le coup, on ne résiste pas à vous livrer un long extrait de ce texte, où sexe et mort se mêlent en un chant d’amour d’une puissance inédite :

« Adore à deux genoux, comme un poteau sacré
Mon torse tatoué, adore jusqu’aux larmes
Mon sexe qui te rompt, te frappe mieux qu’une arme,
Adore mon bâton qui va te pénétrer.

Il bondit sur tes yeux ; il enfile ton âme
Penches un peu la tête et le vois se dresser.
L’apercevant si noble et si propre à baiser
Tu t’inclines très bas en lui disant : « Madame » !

Madame écoutez-moi ! Madame on meurt ici !
Le manoir est hanté ! La prison vole et tremble !
Au secours, nous bougeons ! Emportez-nous ensemble,
Dans votre chambre au Ciel, Dame de la merci !

Appelez le soleil, qu’il vienne et me console.
Étranglez tous ces coqs ! Endormez le bourreau !
Le jour sourit mauvais derrière mon carreau.
La prison pour mourir est une fade école.
 »

Près de huit minutes d’une poésie fiévreuse, inouïe, scandée d’une voix oscillant entre lassitude, érotisme et colère : avec ce poème de Genet, c’est l’un des grands moments de son disque que livre David Babin. Sans doute le meilleur. Mais continuons donc. Rimbaud, à nouveau. Cette fois avec ‘Mes Petites Amoureuses’ : encore un poème empli de sarcasmes, que le chanteur entraîne vers la fanfare, dont la musique répond assez impeccablement à l’ironie bancale et titubante de l’adolescent humilié par quelques jeunes filles en fleur, dégoûté de lui-même (« Piétinez mes vieilles terrines de sentiments ») et qui se laisse aller à des fantasmes de rages sadiques et revanchardes :

« Et c’est pourtant pour ces éclanches
Que j’ai rimé
Je voudrais vous casser les hanches
D’avoir aimé.

Fade amas d'étoiles ratées,
Comblez les coins !
− Vous crèverez en Dieu, bâtées
D'ignobles soins !»

Ainsi, au milieu de l’album, une thématique d’abord sous-jacente apparaît clairement : poésie et sexualité. Les mots et la bouche. Une bouche gourmande qui chante comme on jouit ou comme on vocifère. Thématique qui se confirme immédiatement dans le poème suivant, court texte d’Antonin Artaud (‘La Rue’) chuchoté à plusieurs voix sur des guitares dissonantes, où :

« La rue sexuelle s’anime
Le long de faces mal venues
Les cafés pépiant de crimes
déracinent les avenues. 
»

Puis viennent deux textes en Anglais. Le premier (‘Pull my daisy’) s’avère un « cadavre exquis » écrit par Jack Kerouac avec ses comparses beat, Allen Ginsberg et Neal Cassady. Accompagné d’un piano à la Thelonious Monk qui dérive en proto-blues bruitiste, ce titre apparaît a priori comme le moins convaincant de l’album, malgré son ambiance joliment déglinguée. Sans doute parce que l’accent un peu trop frenchy de Babx n’aide pas vraiment à rentrer dans la musicalité de l’américain. Ce qu’on peut aussi regretter avec le titre suivant, ‘Watch Her Disappear’ de Tom Waits, reprise très fidèle à la chanson originale qui n’apporte pas encore de second souffle au disque, après une première moitié remarquablement enthousiasmante.

Heureusement, avec son avant-dernier morceau, adapté du poète québécois Gaston Miron (‘La Marche à l’amour’), texte en vers libres retranscrit en une héroïque psalmodie de dix minutes, David Babin nous montre qu’il en a encore sous le pied. Encore un petit extrait, pour vous en donner une idée – même si ce n’est véritablement que sur la durée que le poème, comme son adaptation, mérite de s’apprécier :

« avec cette tache errante de chevreuil que tu as
tu viendras tout ensoleillée d'existence
la bouche envahie par la fraîcheur des herbes
le corps mûri par les jardins oubliés
où tes seins sont devenus des envoûtements
(…)
constelle-moi de ton corps de voie lactée
même si j'ai fait de ma vie dans un plongeon
une sorte de marais, une espèce de rage noire
si je fus cabotin, concasseur de désespoir
j'ai quand même idée farouche
de t'aimer pour ta pureté
de t'aimer pour une tendresse que je n'ai pas connue
»

Convenons-en ici : ce romantisme-là, qui cherche à mêler la quête de l’absolu à celle de la sensualité, a quelque chose d’inactuel, d’intempestif. Et partant, de rafraîchissant. A rebrousse-poil de la tendance contemporaine à la segmentation (ici, les fleurs bleues ; là, la pornographie). Du coup, cette alliance de la crudité et du grandiose, qui pourrait être ridicule autant qu’elle est sublime, voilà quelque chose d’assez rare de nos jours, à mille lieues du cynisme ambiant. Alors, on ne va franchement pas bouder son plaisir, d’autant que c’est globalement réussi.

Enfin, pour clore l’album, le poème qui lui donne son titre, ‘Cristal automatique’ d’Aimé Césaire (tiré du recueil ‘Les Armes miraculeuses’), se voit chantonné, presque intérieurement, sur un drone minimaliste qui rappelle assez la Brigitte Fontaine des années 70 – celle de ‘Vous et nous’ ou ‘Comme à la radio’. Un chant des origines comme un retour au pays natal, un pays de poèmes qu’on retient comme des comptines d’enfance ou des passions évanouies.

Premier album à sortir sur le label de Babx (Bison Bison), ‘Cristal automatique #1’ comporte ainsi neuf poèmes chantés, auxquels on espère fort que le chanteur donnera suite. On aimerait par exemple l’imaginer se laisser tenter par les poèmes les plus radicaux et éclatants de Rimbaud (ceux, en prose, des ‘Illuminations’), par les visions symbolistes d’Emile Verhaeren (‘Les Campagnes hallucinées’, ‘Les Villes tentaculaires’), par les ‘Chansons de Bilitis’ de Pierre Loüys ou les poèmes mystiques et hallucinés de Roger Gilbert-Lecomte… Puisqu’au fond, cette poésie des XIX e et XXe siècles reste sans doute à la France ce que le rock fut, plus tard, à la culture anglo-américaine. Quoi qu’il en soit, voici un album qui reste immanquablement l’un de nos disques de chevet de ce début d’été. Peut-être parce qu’au fond, nous aussi, on est terriblement romantique. Et un tantinet décadent.

>>>> Babx, 'Cristal automatique #1' (Bison Bison)

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