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Interview croisée entre JB Wizz de Born Bad et Elzo Durt

Interview croisée entre JB Wizz de Born Bad et Elzo Durt
© Rémi Morvan

D’un côté, JB Wizz, le charismatique boss du label Born Bad Records. De l’autre, Elzo Durt, virtuose de l’illustration rock et l'une des chevilles ouvrières de l'esthétique du label. Entre les deux, un profond respect et l'illustration d'une des plus belles pages de l'indépendance actuelle. Un entretien intransigeant en forme de miroir d'une collaboration de dix ans.

Le point commun entre les deux hommes : marquer l'esprit, fort, tout de suite. Et il suffit de pénétrer dans la première pièce de l'exposition pour saisir la grandeur de la relation qui lie Jean-Baptiste Guillot de Born Bad et Elzo Durt. Dans cette salle, un collage bicolore cyan/magenta aux douces effluves psychédéliques transporte le visiteur dans un autre monde. Un aperçu à la taille de cette alliance franco-belge : monumentale. Le visiteur ne vivra pas une exposition comme les autres parce qu'Elzo Durt et JB Wizz de son alias ne sont pas des personnages comme les autres.

 

 

La Femme - Psycho Tropical Berlin - Born Bad Records - 2013

 

 

Un sens du détail hérité du faucon, une palette de couleurs que même un daltonien n'imaginerait pas et une humilité toute belge, voilà pour les traits caractéristiques du travail d’Elzo Durt. Avec JB, l’artiste belge a trouvé un partenaire à la (dé)mesure de son talent. Une force de travail phénoménale, des projets pour sept vies et une bienveillance éternelle pour son boulot d'illustrateur. Alors que son label fête triomphalement ses 10 ans, il a trouvé le temps de devenir éditeur. Mais comme il le dit lui-même : « C'est peut-être le seul livre que je ferais de ma vie donc on ne s'est pas embarrassés sur des questions de taille ou de qualité. C'est aussi un cadeau que je me fais, je n'ai pas mégoté. » Le genre de cadeau qui rebat les cartes et ouvre de nouveaux horizons.

Avec plus de 300 pages d'illustrations pour 'Complete Works', ouvrage sur l'oeuvre d'Elzo Durt édité par Born Bad, et pas loin de 100 œuvres exposées à la Galerie du jour Agnès b. (jusqu'au 10 juin 2017) – parmi lesquelles la pochette du premier album de La Femme et de nombreux inédits –, nous voilà dans des proportions qui évoquent la récente expo Chtchoukine, option rock indé.

Pendant près d’une heure, les deux hommes nous ont parlé franchement, de leur travail, de leur passion et en quoi ces deux choses se rejoignaient. De « chouettes vies » pour une chouette interview.         

 

Time Out Paris : Elzo, comment fais-tu pour être aussi productif ? Est-ce que votre rencontre est celle de deux hyperactifs ou est-ce la rencontre qui vous stimule mutuellement ?

Elzo : Dans l’expo, tu as une partie avec JB/Born Bad et une autre où ce sont mes autres projets. Je suis hyperactif, JB aussi, donc on s'est bien entendus là-dessus. J'ai besoin de produire tout le temps. Mon atelier est dans mon salon, qui est aussi ma salle à manger. Je ne sais pas faire de frontière entre le boulot et la vie. Je me sens bien une fois que j'ai accompli quelque chose.

JB : Moi ce qui est intéressant quand je travaille avec quelqu'un, c'est que la personne soit réactive. Tu as des gens, surtout chez les artistes, qui sont un peu lunaires et qui vivent dans leur propre espace-temps. Avec Elzo, ça fuse. Certains, faut les appeler 40 fois de suite pour qu'ils daignent te prendre en ligne, lui est joignable h24 au téléphone. Après, en terme d'ego et de vanité, c'est pas qu'il en a pas mais c'est simple. Je ne suis pas obligé de tourner autour du pot, de savoir comment je vais m'adresser à lui pour pas le vexer quand telle ou telle chose ne me plaît pas. Et c'est très con à dire mais c'est très rare, notamment chez les artistes français qui aiment bien se regarder le trou d'balle, qui sont très contents d'eux et qui n'aiment pas qu'on leur explique que je verrais bien du vert à la place du orange. Entre nous, il y a une relation humaine qui fonctionne parce qu'on s'apprécie humainement, et qu'en terme de travail on est dans la même énergie, la même dynamique.

 

 

 

La force d'Elzo, c'est qu'il est au service des projets. Quand tu travailles sur une pochette, tu as énormément de gens et d'artistes qui oublient totalement qu'ils sont au service de leur commanditaire et d'un artiste. Ils vont être là pour imposer leur vision et ne font aucun effort pour comprendre le cahier des charges du label et surtout la sensibilité de l'artiste. Ce qui est gratifiant pour Elzo, c'est quand l'artiste est content. J'ai aussi compris quelles étaient les contraintes de son travail. Tout au long du processus de création d’une image, on va avoir des échanges de mail, lui donner un cahier des charges pour le guider. Elzo n'aura de cesse de réajuster son travail pour arriver à quelque chose qui nous satisfasse. Il est très à l'écoute et c'est hyper rare les artistes qui sont assez humbles pour être à l'écoute de quelqu'un qui n'est pas lui-même artiste.

Je vais me pencher sur la série des 10 ans et sur cette imagerie révolutionnaire. Est-ce que l'objectif n'était pas d'insister sur la reconnaissance - les décorations - d'un acte révolutionnaire. En l'occurrence Born Bad dans le paysage musical actuel.

JB : Plutôt que révolutionnaire, on a davantage pensé aux poilus, aux gueules cassées. Au départ, on avait pensé au cyclisme et au Tour de France. Et ensuite à cette image d'Epinal des monuments aux morts sur la place du village. Puis, il y a eu cette volonté de faire un espace de bataillon poilus-mutants.

E : On a eu une première image avec les drapeaux, monuments au morts. Les portraits, c'était peut-être plus fort.

JB : C'est Elzo qui a amené l'idée des portraits. C’est bien plus valorisant pour chaque ville d'avoir son propre visuel, ça rajoute de l'ambition à chacune des dates, c’est super.

 

 

 

 

Pour les 10 ans du label, Born Bad édite 'Complete Works', un épais bouquin sur l'oeuvre d'Elzo. Est-ce une autre facette que tu veux développer ?

JB : C’est un nouveau métier à apprendre à une période où je suis déjà très pris. Elzo avait très envie de faire ce livre. Il m'en a fait part et très vite, je me suis dit que ça m'aurait trop fait chier que ça sorte ailleurs ! Et tu avais un faisceau de choses qui fait que tout concorde : les 10 ans, l'expo et la sortie du livre. Nos circuits de promo se nourrissent les uns des autres et on a encore gagné en impact à tout faire simultanément.

E : Moi, j'ai pu faire ce que je voulais ! Je n'ai pas eu de contraintes du style « oh il faudrait plus de pages blanches pour que ça respire ».

 

 

 

Elzo Durt - Complete Works 2003-2016

 

 

JB : Comme je n'ai pas vocation à être éditeur et que c'est aussi un cadeau que je me fais, je n'ai pas mégoté. C'est peut-être le seul livre que je ferais de ma vie donc on s'est pas embarrassé sur des questions de taille, de qualité, etc. On a fait le livre qu'Elzo avait envie de faire et qui me satisfaisait aussi !

L'aspect visuel a toujours été en lien avec la musique, notamment dans le milieu de la contre-culture. Le psychédélisme, le punk mais aujourd'hui..

JB : Tu peux pas résumer le label Born Bad juste pour sa musique ! C'est une philosophie, un état d'esprit, une esthétique. Faire un label en 2017, c'est une pensée globale. Je ne vais pas dire qu'on est au confluent de tous les arts, mais pas loin. Il y a une sensibilité qui ne s'exprime pas qu'à travers la musique, je pense que les gens l'ont compris et c'est pour ça que les gens aiment Born Bad. C'est le souffle de l'indépendance, ce truc rock'n'roll décomplexé et sans oeillères. Les gens qui font des labels sans aucune sensibilité artistique, sans aucune vision esthétique n'auront pas le même impact. Même si toutes les pochettes du label ne sont pas faites par Elzo, tu arrives au premier coup d'oeil à reconnaître un disque Born Bad. C'est hyper important, notamment dans notre société qui est hyper visuelle. Il y a une cohérence globale que n'ont peut-être pas d'autres petits labels. Mais y'a pas un mec qui se dit : « J'en ai rien à foutre de la pochette. »

E : En techno, c'est le cas.

JB : Hélas, tu as des gens qui ont très mauvais goût ! 

En pénétrant dans la salle du collage psychédélique et en regardant tes œuvres, je me demande : pourquoi cette dominance du cyan et du magenta ?

E : J'aime bien avoir des couleurs qui se renvoient la balle. J'aime bien le magenta, je ne vais pas te l'expliquer, je l'aime !

JB : Et il y a cette volonté d'être juste agressif. La force d'Elzo, c'est qu'il arrive à créer une violence dans les images avec des couleurs qui a priori ne le sont pas. Quand tu penses à la violence, tu penses au noir, à des contrastes. Lui, il crée ce sentiment là avec du rose et du bleu. 

Pas mal de tes affiches utilisent le côté mythologique. Ne vois-tu pas tes oeuvres comme un monde parallèle où chacun peut s'imaginer son propre monde ?

E : Je laisse chacun libre d'imaginer ce qu'il veut. Moi, j'ai ma propre histoire que je vois dedans, mais tout le monde peut en voir une autre, en fonction de ses connaissances.

 

Il y a pas mal d’affiches et plus globalement dans l’esthétique Born Bad, avec Frustration notamment, avec des références au monde du travail.

JB : Moi, je ne glorifie pas le travail. Je fais juste partie des gens qui disent que pour faire les choses, il faut payer de sa personne. Born Bad et la réussite de Born Bad, c'est la réussite du travail. Ça ne s'est pas fait tout seul. Il y a une masse de travail phénoménale à produire et je le fais sans état d'âme.

E : Pareil pour moi, faut bien que je bouffe mais je ne suis pas du tout dans une dynamique de pognon.

JB : Je ne suis pas dans une dynamique de travail. Si je rationalisais le travail passé à faire mon label au taux horaire, je gagnerais mieux ma vie en allant vivre au Bangladesh ! On est dans des sphères où tu as beaucoup de gens qui voudraient avoir beaucoup de trucs mais qui ne s'investissent pas beaucoup. A ces gens un peu aigris qui me prennent à partie, je leur dis que s'ils bossaient 15 heures par jour comme je le fais depuis 10 ans, ils auraient peut-être les mêmes résultats. Que les gens ne pensent pas que ça m'est tombé tout cuit dans la bouche. Comme disait Elzo, ta vie, ton travail et tes loisirs sont les mêmes. J'ai du plaisir à faire ce que je fais parce que c'est ma passion. Je ne cloisonne pas mon temps, je travaille tout le temps. C'est un peu cette fameuse phrase : « Mon travail, c'est ma passion. Ma passion c'est mon travail. » Je ne suis pas en train de travailler, je suis en train de donner un sens à ma vie.

E : Moi, y'a bien des moments où je ne ferais rien.

JB : Bien sûr que des fois, il y a de la lassitude mais tu vas aller une semaine à la plage et tu vas te faire chier ! 

Elzo, dans tes affiches, il y a toujours beaucoup d'humour. Est-ce qu'au-delà du style, une production aura toujours plus d'impact avec une touche humoristique ?

E : Ça, c'est profondément belge ! J'ai besoin de m'amuser et en Belgique, on a toujours ce second degré que tu retrouves moins en France. 

JB : C'est ludique, simple et il a du recul sur lui-même, son travail, et ça fait du bien. En France, on est dans cette culture très premier degré de l'artiste sacralisé. En France, c'est important la culture, ça donne des fois des gens très pénibles avec lesquels tu dois travailler.

 

En 10 ans de collaboration, il s’est passé beaucoup de choses. Elzo, tu as notamment créé ton propre label, Teenage Menopause. Ce qui est singulier, c'est que très peu des pochettes des disques du catalogue ont été illustrées par toi.

E : On s'est dit que c'était pas mal de présenter d'autres artistes. On voulait faire des pochettes de disques avec des illustrateurs qui ne faisaient pas forcément des pochettes. Mais des fois, tu fais bosser un illustrateur que tu adores et ça ne plaît pas, ça devient alors tendu... 

JB : Tu en as eu plein des boulots refusés ?

E : Moi, quasi un boulot sur deux, je le refais une deuxième fois mais c'est jamais perdu ! Ce qui est dur, c'est que les gens qui te demandent une pochette de disque, ils veulent toujours celle que tu as déjà faite. Tous les groupes voudraient la pochette de La Femme. 

JB : Tu sais que ça part mal déjà ! Tu sais qu'ils vont te casser les couilles et que ça n'ira pas à la fin...

E : On n'en parle pas assez des mecs relous.

JB : En général, c'est plus ils sont mauvais, plus ils te font chier ! Les mecs qui font de la bonne musique et qui ont du talent ne t'emmerdent pas. Plus ils sont nazes, plus ils te font chier.

Faudrait faire une équation !

JB : Une courbe avec là, le talent et ici, le côté casse-couille. Et comme avec le krach de Wall Street, bam ! [Il dessine la courbe dans le vent]

Il y a une affiche du film 'Je me tue à le dire'. Tu as fait beaucoup d'affiches de films ?

E : Super film d'ailleurs. J'ai fait une affiche sur la vie d'un skateur. Mais il y a des choses qui arrivent normalement. 

Est-ce qu'il y aura un film sur Born Bad avec une affiche d'Elzo ou un film de Born Bad Productions ?

JB : Il va y avoir un beau documentaire de 52 minutes pour la télé et 12 petits live de 5 minutes qui seront diffusés sur France TV. Des fois, avec la musique, j'arrive à être impliqué dans des films. Dans 'Je suis mort mais j'ai des amis' des frères Malandrin, avec Bouli Lanners, j'ai pu donner une couleur musicale et c’était super.

 

 

Jack Of Heart - In Your Mouth - Born Bad Records - 2011

 

Elzo, on trouve souvent un cyclope sur tes œuvres. Qui représente-t-il ? Ça ne serait pas l'oeil bienveillant de JB sur ton travail ?

E : L'oeil permet de former directement un visage.

JB : Et ça fait partie de la mythologie rock avec la perception, le psychédélisme, c'est un classique de l'affiche rock 

E : L'oeil de JB [Rires].

JB : Sauron ! 

Pour vous deux, qu'est-ce qu'une bonne affiche ?

E : C'est de la com', donc faut qu'elle ait de l'impact. Qu’elle t'amuse et qu'elle te plaise.

JB : C'est ça, que tu aies envie de la mettre chez toi dans ton salon.

JB, la production d'Elzo qui t'a soufflé ?

JB : J'aime pas trop quand il est dans ses trucs un peu trop gore. C'est dans sa façon de faire des affiches structurées. Il va créer des harmonies et dynamiques avec des couleurs qui ne vont pas ensemble. Ça va à l'encontre des certitudes en réussissant à te rendre très beau du bleu et du orange. Pis la force visuelle. Tu pourras mettre n'importe quelle affiche à côté, elle n'existera plus. Tu as beaucoup de choses mais en un coup d'oeil, l'affiche est intelligible. Ce ne sont pas des affiches simples et c'est rare.

 

Kaviar Special - #2 - Howlin Banana/Beast Records - 2016

 

 

Le groupe pour lequel tu aimerais faire l’affiche ou la pochette de disque ?

E : Une pochette pour un album pour Frustration, ça me dirait bien.

JB : Je dis rien mais si tu faisais la charte graphique pour Villette Sonique, ce serait génial. C’est la fierté française, ce festival !

E : Y'a des années, j'aurais pu te dire Ty Segall, mais je bloque moins ces temps-ci sur un groupe en particulier.  

Est-ce que ton hyperproductivité ne cacherait pas une uberisation de l'activité d'affichiste de concert ?

JB : Non mais ce sont des chouettes vies ! Je souhaite faire des disques de mieux en mieux et Elzo souhaite faire des œuvres de mieux en mieux. Tout est une question de priorité dans la vie. Si tu as la réponse, ça va déjà beaucoup mieux !

 

Emmanuel Macron avec l'album 'Daklha Sessions' de Group Doueh et Cheveu

© José Kamal

 

Je vais finir avec la photo de Macron qui tient l’album de Group Doueh & Cheveu.

JB : C'est José Kamal avec qui j'ai fait le projet Group Doueh & Cheveu qui a pris la photo. Je lui avais donné des disques et il s'est retrouvé dans un salon où Macron passait. Il a fendu la foule et son pote a pris la photo. Mais c'est pour la blague. Et tu as des gens qui m'envoient des mails hyper agressifs ! Le disque, il ne l'a même pas écouté. Il doit être au fond du coffre d'une bagnole depuis bien longtemps. Evidemment que Macron n'écoute pas Cheveu et évidemment que Macron ne connaît pas Born Bad. Certains pensent qu'il est rentré le soir, il a écouté ça avec Brigitte et qu'ils se sont dit « faut qu'on aille à Villette Sonique ! ».

E : En hélicoptère !

Elzo, c'est toi qui fera le prochain portrait présidentiel ?

E : Je suis pas français donc non. Mais si je devais le faire, c'est sûr qu'il y aurait sa meuf dessus !

 

Quoi ? Exposition 'Colors & Glory'
Où ? Galerie du jour Agnès b., 44 rue Quincampoix, 4e
Quand ? Jusqu'au 10 juin 2017
Combien ? Entrée libre

Elzo Durt - Complete Works 2003-2016

En Savoir plus

 

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