Monde icon-chevron-right France icon-chevron-right Paris icon-chevron-right Interview de Fred Frith, improvisateur génial et maître zen de la six-cordes
Actualités / Musique

Interview de Fred Frith, improvisateur génial et maître zen de la six-cordes

Fred Frith
© Heike Liss

Depuis plus de quarante ans, Fred Frith trace un sillon singulier et passionnant entre improvisation libre, rock et musique contemporaine. Touche-à-tout drôle et attachant, le guitariste anglais pose ses valises pour trois jours aux Instants Chavirés de Montreuil, les 10, 11 et 12 juin, où il alternera performances en solo, duo et trio, invitant pour l'occasion quelques-uns des musiciens les plus génialement libres de l'improvisation française, de la contrebassiste Joëlle Léandre au percussionniste Lê Quan Ninh, la musicienne électronique Bérangère Maximin ou le guitariste Olivier Benoît. Dialogue avec un authentique maître zen de la six-cordes.

Time Out Paris : Pouvant se comprendre comme un « art en train de se faire », l’improvisation évoque un grand sentiment de liberté, comme une volonté de déjouer les attentes habituelles. Selon vous, improviser nécessite-t-il un état d’esprit particulier ? Qui pourrait, peut-être, s’assimiler à une forme de méditation ou d’exercice spirituel, comme cela semble le cas dans les musiques rituelles orientales ?

Fred Frith : Je ne suis pas sûr qu’on puisse dire que l’improvisation entraîne une « libération des attentes habituelles », puisque je ne saurais dire quelles sont ces attentes… D’ailleurs, si vous définissez « l’improvisation libre » comme un genre musical en lui-même, avec son ensemble de règles et d’attentes prédéfinies – et j’ai souvent l’impression que c’est devenu comme ça – alors, ça ne paraît pas vraiment différent de quoi que ce soit d’autre ! Et même si l’on considère que l’improvisation a des caractéristiques qui, disons, la distingue des autres façons d’organiser les sons, je ne suis pas sûr, au bout du compte, que sa préparation diffère de celle qui peut présider à d’autres genres de performances. Concrètement, j’imagine que chacun a ses propres rituels, mais en ce qui me concerne, cela consiste essentiellement à faire le vide en soi – à se débarrasser de ses intentions, de ses réflexes mentaux, de tout ce qu’on peut, en fait – afin de travailler les matières sonores de la façon la plus pure et directe possible. Mais cela doit être vrai quel que soit le genre de musique qu’on joue, non ? Alors oui, il y a bien quelque chose, là, qui a à voir avec la pratique de la méditation. Mais il y a aussi une différence essentielle, à savoir qu’on réagit ici activement à ce qui arrive, dans l’instant ; plutôt que de laisser les choses aller d’elles-mêmes avec détachement…

Comment considérez-vous l’improvisation solo, telle que vous la pratiquez, comparativement aux performances collectives ? Y a-t-il une configuration (seul, en duo ou trio, au sein d’un ensemble…) qui vous paraisse plus féconde, ou simplement plus agréable ?

J’aime que la musique soit fondamentalement une activité sociale. Jouer seul, c’est un dialogue qui s'entame, se poursuit, entre un musicien et son instrument, de même qu’entre un musicien et l’acoustique du lieu où il se trouve, ou encore entre celui qui joue et ceux qui l’écoutent, par exemple. C’est une des expériences d’écoute les plus profondes que je connaisse, et en tant que telle, j’y suis très attaché. J’aime ce défi de devoir définir et accepter ses propres propositions, de les développer dans le temps. C’est unique. Bien sûr, j’aime l’intensité conversationnelle qu’il y a dans le fait de jouer en duo, ou le contrepoint offert par un trio, comme une danse. Au-delà, il me semble que ça devient plus hasardeux, ça tient de la loterie. Et ça nécessite un autre genre de retenue, presque une forme de résignation, pour que ça fonctionne !

En développant une approche non conventionnelle de la guitare électrique, vous avez pu définir une palette inédite de sons et de timbres pour cet instrument, à travers l’utilisation d’archets, de pinceaux, d’objets divers… Comment ce désir de redéfinir la guitare électrique s’est-il manifesté chez vous, en premier lieu ?

Vers 1969, j’ai entendu un enregistrement solo du contrebassiste Barre Phillips qui m’a complètement ouvert l’esprit sur ce que pouvait être un « instrument », et je voulais voir si je pouvais faire quelque chose de similaire avec une guitare électrique. Voilà pour la version courte. Bien sûr, il y avait une multitude de sources d’inspirations diverses et variées que j’avais trouvées au fil des ans, mais quand Virgin m’a proposé d’enregistrer un disque solo, j’ai décidé de sauter sur l’occasion pour en faire une sorte de laboratoire et essayer de développer une autre idée de la guitare. Après deux semaines de recherches et de pratique intensive dans ce sens, j’ai enregistré l’album ‘Guitar Solos’ ainsi, en 1974. Pour moi, ce disque représentait un ensemble d’idées visant à définir un point de départ à partir duquel que pourrais travailler au cours d’une nouvelle phase de ma vie musicale. En fait, cette période n’a véritablement commencé qu’en 1978, avec la séparation de Henry Cow (formation musicale à dimensions variables, formée par Fred Frith et Tim Hodgkinson à Cambridge en 1968, ndlr) et mon départ pour New York. C'est ainsi que les choses se sont passées pour moi. Je ressentais le besoin d’un défi, de m’autoriser à rompre avec mes habitudes et de voir ce que ça donnerait. C’était il y a plus de quarante ans, et beaucoup de choses ont changé depuis, mais pour moi ce fut un point de bascule !

A écouter • "No Birds", extrait de ‘Guitar Solos’ (1974)

En écoutant votre musique, on se rend compte qu’elle fait preuve d’une grande richesse « dialectique » : le bruit brut s'y mêle à des fragments mélodiques, les sons, agressifs ou planants, à des plages de suspension, de silence… L’expérimentation (souvent considérée avec sérieux) s’y trouve traitée avec beaucoup d’humour… Cette alliance des opposés vient-elle d’une démarche réfléchie de votre part ?

Je ne suis pas trop du genre à théoriser, non, dans quel que domaine que ce soit ! Ce que je fais n’est que le résultat de la pratique de choses qui m’intéressent depuis longtemps. Evidemment, mes centres d’intérêt évoluent, mais mon approche reste définitivement pragmatique, plutôt que théorique… Quant à l’humour, si nous n’en faisons pas preuve au milieu des tas de merdes que nous avons à traverser pour survivre dans ce monde, alors c’est qu’on est franchement mal barré. L’humour, ce n’est qu’une question de douleur...

L’improvisation libre a souvent été associée, au cours des années soixante-dix, à une démarche politique radicale. Quel est votre sentiment, aujourd’hui, à cet égard ?

En fait, n’importe quel type de musique peut être interprété comme l'expression d'un point de vue politique. Mais souvent, je trouve que les musiciens qui vantent ou revendiquent les qualités politiques de leurs improvisations ressemblent à des démagogues, dogmatiques et moralisateurs. Je préfère penser que les qualités qu’il faut avoir, en tant qu’improvisateur, sont simplement celles qu’on attendrait d’un ami : de l’empathie, une capacité d’écoute, savoir quand se taire et quand s’exprimer, une compréhension profonde des absurdités de la vie, ne pas trop se prendre au sérieux, savoir pardonner… Bref, à chacun de faire sa propre liste.

Quel genre de musique écoutez-vous actuellement ? Y a-t-il des artistes contemporains qui vous inspirent ?

J’écoute principalement ma propre musique, en fait – mais ce n’est pas une affaire d’ego, c’est simplement dû au fait de composer, répéter, enregistrer en permanence. Après, j’écoute aussi la musique de mes étudiants, étant donné que c’est ce que je côtoie chaque jour (Fred Frith enseignant la composition et l’improvisation depuis 1999 au Mills College d’Oakland, en Californie, ndlr). Je trouve cela motivant. C’est même souvent inattendu ! En revanche, ce qu’on appelle l’inspiration, je ne suis pas sûr de savoir ce que c’est ; mais je regarde des films, je lis des livres et je tente de me confronter à toutes les formes d’art possibles. Je regarde aussi des matchs de cricket, de basketball… Je ne pourrais m’imaginer vivre sans chacun de ces aspects.

Vous venez de mentionner vos activités en tant qu’enseignant… Quel serait donc votre premier conseil, pour un apprenti improvisateur ?

Mon conseil, pour n’importe quel musicien, ce serait de trouver des gens avec lesquels jouer qui partagent vos centres d’intérêt et qui soient, si possible, meilleurs que vous ! Et de toujours se souvenir qu’on est là pour s’amuser. Et qu’en général, cela implique de prendre des risques.

Vidéo • Extrait de ‘Step across the border’ (1990), documentaire de Nicolas Humbert et Werner Penzel consacré à Fred Frith

Quoi ? • Fred Frith et invité-e-s en concerts.
Quand ? • Les 10, 11 et 12 juin 2016.
Où ? • Aux Instants Chavirés, 7 rue Richard Lenoir, 93100 Montreuil.

Plus d'infos sur le site des Instants Chavirés

Advertising
Advertising

Commentaires

0 comments