Monde icon-chevron-right France icon-chevron-right Paris icon-chevron-right L'année 2015 vue en caricatures : entretien avec Eric Salch pour la sortie de son 'LookBook'

L'année 2015 vue en caricatures : entretien avec Eric Salch pour la sortie de son 'LookBook'

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Le look « du petit facho 2015 », le look « Comique YouTube sac à merde », le look « Un papa une maman »... Toute l'année, le dessinateur Eric Salch a caricaturé les Français en fonction de l'actualité et de ses inspirations, un Best Of 2015 qui sort en livre chez Fluide Glacial le 4 mai et risque de cartonner quand on connaît les propensions sado-maso de la population hexagonale. Sur chaque dessin, des flèches soulignent les détails vestimentaires et sociologiques du personnage à l'aide de commentaires poétiques du type « ourlets de fils du pute », « chaussures bateau de connard qui fait de la voile » ou « petit col bien serré comme son anus ». 

A Time Out Paris, on aime beaucoup Salch et on vous l'a déjà dit à l'occasion de la sortie de sa BD 'Les Meufs cool' (deux tomes aux éditions Les Rêveurs). Il faut dire que Salch nous le rend bien, traitant les Parisiens avec égard dans ce volume, que ce soit le « Vieux beau riche de la rive gauche », le look #JeSuisEnTerrasse ou le hipster rebaptisé « Trou du cul 2015 ». La couverture du livre est une Stan Smith, c'est dire s'il nous aime. Impossible dans ce cas-là de ne pas lui demander de sortir de sa banlieue pavillonnaire pour nous retrouver dans un bar du 10e arrondissement, histoire de chercher l'inspiration mais surtout de causer de Fluide Glacial, des attentats en Belgique ou de mode. 

Time Out Paris : Ton livre paraît chez Fluide Glacial, un éditeur important dans l'histoire de la BD. Ca représente quoi pour toi ?

Eric Salch : Gotilb, Edika, Goossens, Riad Sattouf, des stars de la BD. C’est un magazine qui a 40 ans, c’est une référence incontournable dans l’humour. Y être, c’est génial. L’équipe est formidable, il y a une bonne ambiance, ça me fait même penser à l’esprit Hara-Kiri dans ce côté « on fait ce qu’on veut, on est libres ». Ca a du sens pour moi d’être chez Fluide, c’est un rêve de gosse, tu as lu ça quand t’étais môme, tu te branlais sur les BD d’Edika et quelques années plus tard tu manges avec lui pendant les bouclages. Margerin aussi, c’est une idole. Avec El Diablo, on était dans une démarche de BD hip-hop comme il avait fait de la BD rock dans les années 1980. Après, on a laissé ça de côté parce qu’on ne voulait pas s’enfermer là-dedans, on voulait évoluer. Pour Fluide d’ailleurs, j’ai aussi fait la couv du numéro de juin sur l’Euro 2016, je ne t’en dis pas plus. 


Dans le communiqué de presse, on apprend que tu faisais vraiment des lookbooks chez Marithé et François Girbaud, la fameuse marque de vêtements.

Oui, j’en ai fait pendant dix ans alors je sais très bien ce que c’est qu’un lookbook ! Je faisais des silhouettes, avec un petit concept pour que ça glisse, des petits carrés, des typos et voilà. C’est un boulot qui m’emmerdait parce que c’était juste empiler des silhouettes les unes à la suite des autres. Tu as beau essayer de faire des trucs artistiques, ça reste chiant. Si j’ai critiqué la mode, c’est aussi contre moi en fin de compte. Une manière de dire : « Allez vous faire foutre avec vos fringues de merde ! » Après les premiers dessins, j’ai mis deux ou trois jours à trouver le titre et le mot « lookbook » s’est imposé tout d’un coup ! C’est bien parce que c’est pas un titre agressif, ça reste sobre, ça me permet de faire ce que je veux. Peut-être que le lookbook va devenir poli, on sait jamais. Les gens me réclament du « fils de pute », alors je rends service, mais je peux me lasser.

Un look récent qui n'est pas dans le livre.

 

 

 



Il y a un vrai soin du détail vestimentaire dans tes caricatures, comme la mode du costume bleu électrique pour le look du marié beauf.

Ca c’est plus pour les banlieusards, parce que j'habite en banlieue depuis toujours. C’est la banlieue molle, la banlieue pavillonnaire, que je connais bien. J’ai imaginé ce couple qui se marie et je vais les faire évoluer, je ne te dis pas comment, mais ça va venir.

Est-ce que tu t’es déjà retrouvé face à quelqu’un d’impossible à caricaturer ? Parce qu’il est trop neutre, par exemple.

Non, parce que je sens tout de suite si ça va le faire ou pas. Si tu veux caricaturer un type de personne, c’est parce que tu as vu qu’il y avait une faille. Quand j’ai fait le look Rosny 2, je suis juste sorti de chez moi pour acheter du pain, et il y avait la sortie du lycée. J’ai vu les lycéennes dans la rue et c’était une évidence, je suis rentré chez moi pour les dessiner. Elles avaient toutes le même uniforme en quelque sorte, c’était facile à illustrer. C’est pas nouveau comme phénomène, c’était déjà le cas à mon époque, mais c’est l’uniforme du moment. 

Tu as arrêté ton blog, mais tu continues de poster tes looks sur Facebook, pourquoi ?

Oui, le blog m’a servi d’école, c’était bien, mais je n’en avais plus besoin. En revanche, je suis obligé de conserver le lien avec Facebook, oui. Le truc a pris sur le Net à l’origine, ça ne peut pas s’arrêter. Comme je fais des dessins sur l’actu, il faut absolument les publier tout de suite, pour que les gens réagissent sur le moment, quitte à redécouvrir les caricatures ensuite dans le bouquin. Le livre, c’est une autre lecture, avec un mélange de nouvelles idées et d’anciennes, c’est un peu comme l’année du zapping, ça nous rappelle des souvenirs. Chez moi, Internet est un moteur, ça a fabriqué ma manière de faire de la BD. Sans ça, je n’aurais jamais fait mon blog, je n’aurais pas autant interagi avec les lecteurs, etc. Pour le lookbook, j’ai même intégré des commentaires d’internautes, que j’ai dessinés d’après leurs photos de profil. Au début, j’avais envie de réagir à chaque insulte, mais je me suis dit que j’allais dans le mur en faisant ça. C’est mieux de ne pas répondre, ça fait star. Si tu réponds, c’est que tu joues en D3, petite métaphore, je sais que t’aimes bien le foot… Il faut garder un peu de mystère, surtout sur Internet.



En couverture, tu as choisi l’étendard du cool parisien, la Stan Smith. Tu en as déjà porté ?

Non ! Mais quand je travaillais dans la mode, j’ai porté quelques frocs assez… dingues, on va dire. En fait, si je vois les petits détails des Parisiens, c’est parce que j'habite en banlieue, alors ça crée un décalage quand je viens sur Paris. Là, quand je suis arrivé dans le quartier pour l'interview, mon radar s’est tout de suite mis en marche, en quelques minutes j’ai vu pas mal de trucs inspirants.

Après les attentats à Bruxelles, tu as tourné en dérision la profusion d'hommages dessinés en imaginant un faux dessinateur qui s’appelle Fritos.

Oui, j’étais forcément choqué par ces attentats et ma façon à moi d’exorciser, c’est de rigoler, de faire des hommages bidon. Certains, comme Plantu ou Sfar, se laissent aller dans l’émotion, mais ce n’est pas mon style, je ne vais pas me forcer, commencer à dessiner une larme par exemple. Et puis je me méfie un peu du dessin réalisé sous le coup de l’émotion.

Récemment, tu as fait une planche dans laquelle tu te dessines en train d’avoir une panne d’inspiration. Ca t’arrive souvent ?

Tout le temps, c’est un combat ! Parfois, c’est trop facile, tout coule, mais c’est une gymnastique. Si tu t’arrêtes, tu as intérêt à être bien entraîné. Le redémarrage est toujours long et difficile. Je fonctionne au jour le jour, en plus. Quand j’ai commencé le lookbook en septembre 2015, j’étais loin de penser que ça deviendrait un livre. Normalement, je dois dessiner tous les jours, mais je suis un peu déconcentré par la sortie du bouquin. J’ai plein d’autres projets, dont un livre sur la vie des animaux basé sur de véritables informations scientifiques que me fournit Patrick Baud. Je fais un peu du La Fontaine, par exemple une histoire de fourmi qui fait un burn out. J’aime bien cette idée d’avoir des règles et des contraintes, ça stimule la création. J’adore aussi l’idée de dessiner des animaux, de changer mon style. Je pense que je peux faire tout ce que je veux à travers mon filtre, sans forcément faire uniquement de la provoc toute ma vie. Il faut que ce soit naturel, je ne sais pas faire semblant de m’amuser. 

Dernière chose, tu me ferais une dédicace dans le bouquin ?

Bien sûr !

Et voici le résultat : 

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