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Les appartements des Parisiens vus par Juliette, photographe pour Airbnb

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De jeune start-up participative et solidaire, Airbnb est passée en quelques années à principal rival des sites d'hôtellerie en ligne. Grâce au site, les loueurs arrondissent leurs fins de mois, les locataires peuvent enfin visiter des villes qui leur seraient autrement interdites, Airbnb prend sa com, tout le monde est content. Dans ce petit monde interactif, les photographies prennent une importance accrue : elles orientent facilement le locataire dans sa recherche et permettent au loueur de se distinguer en présentant sa demeure sous son meilleur (ou pire, c'est selon) jour. Il est d'ailleurs possible de demander à Airbnb d'envoyer gratuitement un photographe chez soi, afin de prendre des clichés d'une qualité professionnelle. Au nombre de vingt environ en Île-de-France, ces photographes parcourent la région sans relâche, réalisant ainsi le fantasme de bon nombre d'entre nous : pénétrer dans l'intimité des Parisiens, dans leur appartement. Nous avons rencontré Juliette, photographe pour Airbnb, qui nous confirme que c'est le pied.

Time Out Paris : Comment as-tu été recrutée chez Airbnb ?


Juliette* : J'ai été sélectionnée par Airbnb il y a trois ans, dès le début du site, via des entretiens très sérieux. Étant donné que les photographes représentent le seul contact avec les clients, nous avons intérêt à être triés sur le volet. Nous sommes un peu la vitrine d’Airbnb. Après, on ne se connaît presque pas entre photographes, je suis tombée sur certains par hasard mais sinon on est seuls au monde. Il y a eu une réunion avec Airbnb il y a trois ans et puis c’est tout. Tout est automatisé, on reçoit une adresse et un nom, on accepte ou on refuse… Tout est cadré, avec des dates, des délais, c’est pour ça que ça fonctionne.

C'est beaucoup de boulot ?

Beaucoup plus qu’avant. L’année dernière, j’avais toujours 11 appartements à faire dans mon turnover. Cette année, c’est 62. Je suis censée faire les photos dans les 7 jours suivant la demande, en ce moment c’est impossible, je suis au complet pour les 10 prochains jours. Je ne me plains pas mais on est tous débordés, on n’a jamais vu ça ! Au début, j’étais toute contente, il y avait plein de boulot, je faisais neuf appartements par jour. Là, j’en peux plus, je ralentis, sinon je pète un câble. En travaillant 6 jours sur 7, je faisais des journées de 14h, j’avais plus de vie. C’est bête de se plaindre d’avoir trop de boulot, et pourtant je suis obligée de refuser des propositions.

D'un point de vue financier, Airbnb, ça représente quoi pour toi ?

80 % de mon chiffre ! C’est tellement facile, ça arrive dans ma boîte aux lettres, j’ai pas besoin de chercher le client, je suis payée rubis sur l’ongle dès que les photos sont publiées. A côté, je bosse de moins en moins pour la presse et j’ai arrêté les mariages, ça me gonflait. J’ai bossé pour les pages jaunes aussi, un enfer. Aujourd’hui, je ne cherche plus vraiment à côté, Airbnb me paye bien et c’est super sympa, je rencontre plein de gens, je vois plein d’endroits. Plus précisément, c’est 60 € brut par appartement, quelle que soit sa taille, sachant qu’il y a de la retouche à faire ensuite.

Il y a une charte pour la retouche des photos ?

Il y a une charte pour tout ! (rires) Au début, on a reçu un manuel de 50 pages, avec le avant/après, le matériel à apporter, ce qu’il faut dire aux gens, etc. C’est américain, hein. Maintenant, c’est plus court et ils ont atténué les modifications sur les photos, nous n’avons plus le droit au flash et on baisse le niveau de luminosité. Au début, j’ai fait des photos dont je ne suis pas très fière, du type un rez-de-chaussée sur cour, j’en faisais un truc ultra lumineux… Je me disais : « Bon courage à ceux qui vont louer ici ! » C’est fini, ça. En revanche, on n’a jamais eu le droit de retoucher un défaut de construction ou un truc moche.

Quels conseils donnerais-tu aux gens qui veulent faire eux-mêmes les photos ?

Le truc, c’est l’espace. Moins il y a de bordel, mieux c’est. Il faut ranger, quoi, ça change tout. A moins de savoir créer une ambiance de bordel organisé, un chaos esthétique, mais ça se travaille pendant des années, ça. Je dois dire que j’ai vu des appartements dans des états… Le pire, c’étaient trois photographes en coloc : je suis arrivée et ils avaient laissé les restes du petit déj sur la grande table du séjour. Les lits n’étaient pas faits, les chaussettes traînaient par terre, la vaisselle était dans l’évier… Ils n’avaient rien préparé. C’est étonnant, les gens ne rangent presque jamais avant qu’on arrive. La saleté, c’est rare, on constate plutôt de l’usure, mais c’est normal. Airbnb, ce n’est pas l’hôtel, on vient chez quelqu’un. Beaucoup de locataires ont tendance à l’oublier, ils deviennent de plus en plus exigeants, ils vérifient s’il y a des taches sur le matelas, si les torchons sont neufs, c’est hallucinant... Ca s’est tellement démocratisé que l’état d’esprit originel de partage a un peu disparu.

Est-ce qu’il y a des rencontres qui t’ont marquée ?

Oui, une vieille dame de 70 ans, rue du Bac, 150 m2, un appartement familial, c’est une dame qui a de l’argent. Tout est vieillot, mais il y a de l’argent. Elle flippait de faire venir des gens chez elle, alors elle m’explique, avec l’accent aristo, qu’elle fait ça « pour garder cha maison en Chologne ». C’était drôle et en même temps triste, ça lui coûtait vraiment de louer son appartement. Bon, après, il y a des vieux qui font ça parce qu’ils ne peuvent pas vivre avec leur retraite, c’est triste aussi. Dans les trucs bizarres, il y a ce monsieur qui habitait dans un grand appartement aux murs blancs : sur tous ses murs, il avait dessiné des femmes dans des situations pornographiques, par endroits il y avait même du sang qui giclait. Quand j’ai vu ça, j’ai failli repartir. En fait, le type était très sympa. Cela dit, je n’ai jamais eu peur en venant chez quelqu’un, ce sont presque toujours des rencontres agréables, la plupart des gens sont ouverts, sinon ils ne loueraient pas leur appartement sur Airbnb.

Est-ce que les Parisiens savent décorer leur intérieur ?

Des gens qui n’ont aucun goût, ça n’arrive pas souvent. Il y a quand même l’appart Ikea qu’on trouve chez tous les jeunes qui viennent de s’installer, autour de 25-30 ans. Là, tout est Ikea d’un bout à l’autre, même les illustrations au mur, qu’on retrouve partout. Après, il y a tous ceux qui décorent et qui se donnent du mal. Les mecs seuls, en revanche, bof. Ce n’est pas une légende, ils ont juste une télé grande comme le mur, un canapé qui fait la même taille en face, une Playstation : tout est là, le reste n’existe pas. Les plus audacieux mettent un billard ou truc dans le genre. Dans l’ensemble, tout le monde fait un effort, même si c’est pour se la jouer déco Damidot. Ce n’est pas une question d’argent, j’ai vu des appartements faits à partir de la récup et ça fonctionne super bien. Par exemple à Ménilmontant, une ancienne institutrice qui a acheté un atelier pour une bouchée de pain dans les années 1960. Elle n’a pas de sous, eh bien c’est génial chez elle. Ce sont des vieux meubles, parfois trouvés dans la rue, du bois et des plantes vertes, c’est magique.

Tu as vu des choses originales ?

Oui, des bateaux à Bastille ou Issy-les-Moulineaux, c’est rigolo. Ou encore des appartements de luxe un peu fous. On se demande pourquoi ces personnes les mettent sur Airbnb, ils n’ont pas besoin d’argent, ces gens-là. Parfois, on me demande de ne pas prendre un mur en photo, parce qu’il y a une œuvre d’art…

En visitant tous ces apparts, tu découvres des trésors cachés dans Paris ?

En ce moment, je vois des tonnes de terrasses, ça donne envie d’en avoir une, d’ailleurs. On ne croirait pas comme ça, mais Paris regorge de terrasses. On ne connaît pas Paris, il y a des piscines en haut des immeubles, des petites cours intérieures avec des maisons… Certains immeubles pourris cachent des apparts de malades. Avenue de Choisy, elle est moche, l’avenue de Choisy, il y a un endroit avec une cour pleine d’arbres, remplie d’ateliers d’artistes magnifiques. Une autre fois, toujours avenue de Choisy, j’ai vu un type qui a un jardin de 150 m2. Les tours de Masséna, la dalle des Olympiades, c’est hideux, mais les apparts sont bien. Les pièces sont grandes, c’est hyper lumineux, ils ont des vues de tarés, c’est vachement bien.

*Le prénom a été modifié.

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