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‘Out 1 : Noli me tangere’, le film monument de la Nouvelle Vague en version restaurée

Out 1 : Noli me tangere - Juliet Berto

Longtemps, ce mastodonte filmique de près de treize heures, réalisé par Jacques Rivette et Suzanne Schiffman en 1971, fut considéré par les plus jeunes générations comme une sorte de Graal cinéphilique. Un monstre underground, dont on cherchait à pirater des bribes, via des copies numérisées depuis des VHS pourries. ‘Out 1’ (qu’il convient désormais, semble-t-il, de prononcer « out un », en mode franglais), c’était même presque un mythe aux airs d’encyclopédie des acteurs fétiches de la Nouvelle Vague, de Jean-Pierre Léaud à Bulle Ogier, en passant par Michael Lonsdale, Bernadette Lafont ou Juliet Berto. Tout au plus parvenait-on à tomber, ici ou là, sur une projection à la Cinémathèque de sa version « courte » de 4h20, baptisée ‘Out 1 : Spectre’… Sinon, il fallait se contenter d’extraits sur Internet.

Heureusement, aujourd’hui sortie des limbes, la version longue (et restaurée !) de ce monument seventies refait surface en salles (au Reflet Medicis, dont on ne peut que saluer chaleureusement l’initiative), ainsi qu’en coffret DVD chez Carlotta, et en VOD sur le site Filmotv.fr ! Douillettement blotti, au sein de la filmographie de Rivette, entre ‘L’Amour fou’ et ‘Céline et Julie vont en bateau’, ‘Out 1’ en prolonge le dispositif libertaire (improvisation des acteurs, décors naturels…) pour l’étendre à l’infini – ou presque. Aussi la Nouvelle Vague des années soixante prend-t-elle ici des airs de tsunami, ouvrant les possibilités et la temporalité du cinéma à un rapport assez inédit, qui n’est pas sans anticiper les actuelles pratiques de « binge watching sérivore ».

Mais alors, que se passe-t-il donc pendant toutes ces heures ? Eh bien, on aurait envie de dire que le monde s’ouvre, tout simplement. Des groupes de théâtre répètent, des gens chillent en buvant des coups, on court à travers Paris (génial, d’ailleurs, de voir la capitale telle qu’elle était à l’époque – et de constater qu’elle n’a pas tant changé que cela)… Ici, Jean-Pierre Léaud livre un happening à l’harmonica bruitiste à la terrasse d’un bistrot. Là, Eric Rohmer, au début de l’épisode 3, balance une magistrale leçon sur Balzac et ‘L’Histoire des Treize’… D’ailleurs, on le découvre bientôt, Balzac sert de fil directeur au film, mais à la manière d’un « McGuffin »hitchcockien, prétexte à mettre en scène désirs, frustrations, plaisirs ou incertitudes.

Surtout, l’étonnante modernité de ‘Out 1’ joue sur plusieurs tableaux. Formellement, outre sa durée et ce qu’elle permet de radicalement original, ‘Out 1’ paraît réaliser le projet évoqué par Jean-Luc Godard au début de ‘La Chinoise’ en 1967 (dont le film de Rivette reprend d’ailleurs deux des acteurs principaux : l’incontournable Jean-Pierre Léaud et la fascinante Juliet Berto). A savoir, montrer « un film en train de se faire ». Ce qui lui confère une sincérité et une immédiateté incroyables, qui contrebalance les inévitables accrocs et flottements d’une telle démarche. Bref, c’est comme du free jazz. Mais au cinéma.

Ceci dit, au bout du compte, l’aspect le plus surprenant reste peut-être ce que le film dit de son époque, et sa façon, à la fois délicate et frontale, de montrer la gueule de bois ayant suivi l’échec des mouvements de mai 68. Ici encore, ‘Out 1’ semble faire écho à ‘La Chinoise’ – qui anticipait pour sa part, avec un mélange d’ironie et de sympathie, le cassage de gueule de la révolte estudiantine. Seulement, à l’aube des années 1970, les héros des sixties auxquels Berto et Léaud prêtent leurs traits se retrouvent comme des personnages paumés, déclassés. Des marginaux écrasés par l’individualisme des autres, noyés dans une société contre-révolutionnaire. D’où, aussi, en marge de la liberté du film, une immense tristesse qui suinte de ces deux rêveurs solitaires (on n'est pas loin, déjà, de 'La Maman et la Putain' de Jean Eustache). Juliet Berto, en particulier, trouve là l’un de ses rôles les plus déchirants, alors qu’elle se situe, gouailleuse, à l’antithèse de tout pathos.

En somme, un film-fleuve, film-symphonie, film-époque, film-génération ou, tout simplement, un film-monde, porté par une myriade de personnages qui, malgré les décennies, paraissent immédiatement proches. Pour peu que vous ayez treize heures devant vous, vous saurez désormais comment les occuper, au gré d’une expérience de visionnage unique. Un authentique voyage dans le temps.

Quoi ? • ‘Out 1 : Noli me tangere’ de Jacques Rivette et Suzanne Schiffman, avec Jean-Pierre Léaud, Juliet Berto, Michael Lonsdale, Bulle Ogier, Michèle Moretti, Pierre Baillot, Françoise Fabian, Bernadette Lafont, Eric Rohmer, Jean-François Stévenin, Barbet Schroeder…

Où • Actuellement au Reflet-Medicis, 3 rue Champollion, Paris 3e.

>>>> Egalement disponible en coffret DVD chez Carlotta et en VOD sur Filmotv.fr

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