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Paris a son chanteur lyrique de rue : portrait

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On a eu peur. Peur qu’il décide d’annuler à cause de la pluie et du vent glacial qui s’engouffre dans les rues. Et pourtant, il est bien là, sa carcasse traînant péniblement un sac en cuir marron contenant son indispensable poste au lithium et sa clé USB. Affublé d’un long manteau noir qui va jusqu’aux chevilles et d’un bonnet péruvien à pompons, le bonhomme se tient droit, immobile, presque prophétique. Les curieux s’attroupent autour. Lui, impassible, préfère fermer les yeux, « pour mieux s’imprégner de l’énergie ambiante ». Après avoir marqué une longue période de silence, il entrouvre la bouche et distille ses premières notes. Le show peut commencer.

Jeando Cardi est chanteur lyrique depuis plus de vingt ans. Sa scène ? Les arcades de la rue de Béarn, à deux pas de la place des Vosges. Pas de planches ni de projecteurs donc, mais la pénombre d’une fin de journée d’hiver, entre les odeurs d’urine, le passage des voitures et le carcan sonore parisien.  Un choix par défaut ? Sûrement pas. « J’aime lâcher ma voix dans la nature urbaine, me nourrir des bruits et des intempéries. Cette confrontation avec les éléments extérieurs m’amène dans un état de plénitude mystique. »

Et pourtant, ce briscard de 50 ans n’était pas du tout destiné à une carrière musicale. Originaire de Belfort, en Franche-Comté, cet ex-fonctionnaire bosse en cuisine, dans une maison de retraite. A côté, il se passionne d’abord de piano. Puis se découvre, grâce à son prof, un talent inattendu pour le chant. « Ce fut comme une révélation. » Tous les quinze jours, il monte à Paris pour s’exercer sous les ponts de la capitale. « Je les ai tous essayés. J’étais trop timide pour chanter à la surface. » Un jour, las de compter des produits laitiers à longueur de journée, il plaque tout. « J’avais besoin de le faire pour exister, pour être heureux. J’ai quitté la voie lactée pour la voie céleste. »

© Houssine Bouchama

 

 

 

Certes, sa voix n'est pas parfaite, loin de la technique des hautes-contre qui courent les opéras. Son timbre a des défauts, notamment dans le fausset. Mais on y palpe de la souffrance et de la sensibilité, ce qui plaît à son public, essentiellement composé de touristes et d’habitués. Et si certains passants le raillent voire le méprisent, « ce qui [lui] donne plus de force, comme une lutte positive », d’autres affectionnent particulièrement ses performances. C’est le cas de Jacques Chirac, qui l’a convié à chanter "La Marseillaise" lors d’un meeting. Mais aussi de Bertrand Bonello, tombé sur lui par hasard. « Il m’a invité à chanter "Le Génie du froid" dans son dernier film, 'Saint Laurent'. » La scène en question, dans un bordel, était une expérience « rigolote et magique ».

Hors de question pour autant de chanter dans des lieux formels, comme un opéra. « C’est trop académique pour moi. C’est un milieu très intello, élitiste, c’est pas du tout mon truc. » Et puis, pourquoi abandonner cette arcade si personnelle en quelque sorte ? « Au moment du décès de mon père, mort d’un cancer il y a quatre ans, j’étais en train de chanter ici. Deux ans plus tard, rebelote avec ma mère. Depuis, dans ce lieu, je suis en communion avec mes parents. Je les ressens. »

Si vous aussi, vous souhaitez communier avec Jeando Cardi, cet « extraterrestre dans l’univers du chant lyrique », sachez qu’il se présente chaque samedi et dimanche, entre 16h et 18h. Et qu’il diffuse un véritable « message d’amour et d’absolu dans nos cœurs ». En cette période d'eaux troubles, on en a bien besoin.

© Houssine Bouchama

 

 

 

 

 

© Houssine Bouchama

 

 

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