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Speedy Graphito : confidences d'un Peter Pan de l'art

speedy graphito
© atelier RLD

Du 18 juin au 24 septembre, La Métairie Bruyère – centre d'art graphique aux environs d'Auxerre – reçoit tout l'été une exposition inédite du street artiste de renom Speedy Graphito. S'étalant de 1983 à 2017, celle-ci présente pour la première fois l’ensemble des œuvres imprimées, pour la plupart à la Métairie, de Speedy : estampes, sculptures, xylogravures, livres d’art, etc. 

Pour l’occasion, ce grand enfant de plus de 50 ans qui aime croquer les figures emblématiques de notre temps (de Super Mario à Mickey) nous a livré ses impressions sur son parcours, ses inspirations et cette maison de haute édition à seulement quatre-vingt-dix minutes de Paris…

Comment as-tu découvert la Métairie ?

C’est Hervé di Rosa, qui travaillait déjà avec eux, qui m’en a parlé. Puis, j’ai fait une expo dans un centre d’art régional, à Fontenoy, qui est juste à côté d’ici. Alors, puisque j’étais dans le coin, l’équipe de la Métairie m’a proposé de venir faire un tour, ce que j’ai accepté. Ensuite, en 2010 à peu près, j’y ai fait mes premières gravures et je me suis tellement amusé à travailler sur toutes leurs machines que depuis je ne les quitte plus. Je redeviens un enfant, avec l’envie de tout toucher, de tout expérimenter. 

Corinne [fille de Lydie et Didier Dutrou, responsable de la Métairie, ndlr] m’a confié qu’à la Métairie, ils ne choisissaient pas les artistes qu’ils accueillaient en fonction de leur notoriété, que c’était une affaire de rencontres humaines plus que professionnelles. Es-tu d’accord avec cela ?

Bien sûr ! C’est une famille ici, l’endroit est empreint de toute l’histoire de Lydie et Didi, de Corinne qui poursuit leur projet… On mange à table avec eux, on est comme dans une bulle, un cocon convivial. En plus, ils ont un savoir-faire tellement incroyable que tu n’as qu’une envie, c’est participer à cette formidable aventure, aider à la faire perdurer. Parce que je pense que si les artistes contemporains n’utilisent pas ces procédés traditionnels, artisanaux, ce sont des métiers qui meurent.

 

Speedy Graphito et Christian travaillant sur la prochaine exposition de l'artiste à La Métairie.
© atelierRLD

 

 

Sans réseau, coupé du monde, c’est vrai que cet endroit est complètement déconnectant. Est-ce que cette quiétude t’a inspiré, t’a permis de prendre du recul sur ton art ou t’a fait grandir dans ton style ?

Ca ne m’a pas spécialement inspiré dans les sujets de pop-culture que j’aborde. La Métairie est avant tout un havre de paix pour créer : tu as l’occasion de tester des techniques auxquelles tu ne penserais pas forcément si tu répondais juste à une commande chez un éditeur. Là-bas, tu n’as pas vraiment de contact humain, alors qu’ici, tu discutes avec les gens de La Métairie et ils te font partager leur savoir-faire. Ca te nourrit et c’est ce qui t’amène aussi à faire des œuvres que tu ne ferais jamais ailleurs. Par exemple, ma grande toile avec des collages, ou celle avec des caractères en typo…

Comment définirais-tu l’imagerie « Speedy » ?

Il y a beaucoup de pop culture parce que je travaille beaucoup sur la mémoire collective, j’aime construire un langage universel qui soit compris dans le monde entier sans les mots et par toutes les générations. Je mêle ainsi des visuels d’époques différentes, de styles différents, des références de l’art classique ou de la culture plus populaire… La base c’est qu’il n’y ait pas de barrières entre les choses, que tout soit mélangé. Après, je me pose régulièrement la question : qu’est-ce qu’une image, qu’est-ce qu’elle véhicule ? Car les images ont toujours un symbole ou une portée fortement symbolique alors comment neutraliser un peu toute cette propagande plus ou moins inconsciente d’images, d’autant plus abondante avec Internet ? J’essaie donc de raconter autre chose, une autre histoire avec ces mêmes images, pour désamorcer ce processus de consumérisme par l’image.

 

 

« Prime Time » Lithographie originale sur vélin de Rives – Format papier 55 x 74 cm 2010 - Numérotés et signés au crayon par Speedy Graphito. 12 passages lithographiques
© Speedy Graphito

 

 

 

 

Tu dis vouloir lutter contre l’excès d’images et tes tableaux sont foisonnants, remplis de détails : n’est-ce pas antinomique ?

Parce que je veux dénoncer la société tout en la représentant. C’est sans doute pour cela que les gens ont une réaction de « je t’aime-moi non plus » devant mes œuvres, une espèce de répulsion et en même temps de fascination parce qu’il y a un côté étouffant. Aujourd’hui, je sais que mes œuvres sont vues, la plupart du temps, sur un téléphone donc en basse définition. De plus, les gens passent vraiment trois secondes maximum sur un tableau ce qui fait que notre rapport à l’image a énormément évolué et donc qu’il ne s’agit pas de lutter contre ça mais de dire comment moi, en tant qu’artiste, je peux m’en servir comme objet d’inspiration pour raconter le monde dans lequel je vis. Ou en tout cas tel que je le vois : télescopé, surchargé, saturé...

Est-ce une façon d’inviter les gens à se poser, à admirer l’œuvre détail après détail ?

Effectivement, il y a plusieurs approches : une première lecture où l’on reconnaît tel ou tel personnage, marque ou logo. Ensuite, il y a une deuxième lecture qui est ma propre histoire : tous les éléments sont porteurs de sens et, en les associant, ils racontent souvent des choses liées à ma propre vie, ma propre enfance. Comme si les tableaux étaient des réponses à certaines de mes questions intérieures. Mais il faut les chercher, les décoder avec patience. Je connais des collectionneurs qui m’ont avoué qu’au bout de deux ans, ils avaient remarqué que, dans le tableau qu’ils avaient accroché et devant lequel ils passaient pourtant tous les jours, il y avait un mot ou une petite figure qui d’un coup donnait une tout autre interprétation à l’œuvre. Et j’aime cette notion d’évolution qui fait que l’image n’est pas fixée dans le temps mais qu’elle va évoluer en même temps que son observateur.

Tu puises tes influences dans la pop culture, mais également dans l’art plus classique : quels sont donc les artistes qui t’ont inspiré ?

Géricault (dont j’ai reproduit le ‘Radeau de la Méduse’), Mondrian et Miro, ce qui est assez amusant sachant qu’il était un grand ami des fondateurs de la Métairie, Didi et Lydie. Quand j’étais très jeune, je reproduisais aussi fidèlement que possible des toiles de maîtres, comme van Gogh, pour m’imprégner de leurs techniques, apprendre le travail de la touche, la couleur, la composition… Là encore, j’essaie de mélanger mes différentes influences pour les confronter, les faire se rencontrer et interpeller.

© atelier RLD

 

 

 

 

A propos de classiques, je travaille actuellement sur une série qui s’intitule 'Mon histoire de l’art' et qui s’adressera à tout le monde, petits et grands. J’aime ce souci de transmission et de dialogue intergénérationnel : quand je peins un Woody Woodpecker, une grand-mère va connaître et pas son petit-fils. Alors que si je mets un Bob l’éponge, ce sera l’effet inverse qui se produira. Et c’est ce fait de susciter la rencontre qui me plaît. Je trouve cela marrant que chacun ait un bout du puzzle et qu’il soit nécessaire d’être plusieurs pour le déchiffrer.

Et comment en es-tu venu au street art ?

Quand j’ai commencé le street art, le street art n’existait pas. Au tout début, je travaillais beaucoup sur des tissus imprimés car mon père était tapissier alors je m’en servais comme base. Mais si j’en suis surtout arrivé à peindre dans la rue c’est parce que, lorsque j’ai commencé à faire de l’art, j’ai fait le tour des galeries et on m’a répondu que je devrais revenir quand j’aurais exposé. Mais comment acquérir de l’expérience si tout le monde vous sort cette phrase et qu’on ne trouve personne pour accueillir sa première expo ?

Du coup, je suis sorti de mon atelier et j’ai commencé à faire des pochoirs de mes tableaux et à les afficher sur les murs de mon quartier. Puis j’ai été un peu plus loin, je me suis rapproché des Halles où il y avait plein de palissades avec la construction du Forum et là j’ai commencé à rencontrer d’autres artistes qui faisaient aussi de l’art dans la rue. On a décidé de s’associer et de monter des petites expos collectives plutôt que de galérer individuellement, ce qui a créé une sorte d’effervescence. Et à l’occasion d’une de ces expos collectives, une galerie m’a contacté, m’a adopté et c’est comme cela que je suis rentré dans le circuit. 

Que penses-tu du fait que l’art urbain s’exporte aujourd’hui dans les galeries ?

Je trouve cela normal, il faut bien que l’artiste vive et pour cela vende. Après il y en a qui sont plus ou moins doués pour passer du mur de rue au mur de la galerie mais dans le terme street art il y a à peu près tous les mouvements de l’art, de l’abstrait, du figuratif, de la géométrie… L’art urbain ce n’est pas qu’écrire son nom à la bombe ! Il n’y a pas de règle et pas d’obligation de rester cantonné à un seul espace d’exposition. Et puis, sans le marché de l’art, l’art n’existerait pas car comment financer ses matières premières sans soutien financier ?

 

 

« Bob l’éponge » Sérigraphie Format 67 x 50 cm
© Speedy Graphito

 

 

 

 

Question hyper terre-à-terre qui n’a rien à voir avec la Métairie mais ça me taraude… Pourquoi avoir choisi « Speedy Graphito » comme nom ? Parce que tu exécutes rapidement tes œuvres ?

Tu sais, j’ai choisi ce nom quand j’avais 18 ans et j’avais juste envie d’une signature à apposer en bas de mes œuvres de rue sans mettre mon vrai patronyme parce que je ne voulais pas que mes parents aient des histoires. Alors j’ai choisi un pseudo qui sonnait un peu comme une marque, comme un produit, et en même temps qui soit un peu mondial, qu’on ne sache pas si j’étais français, américain ou d’une autre origine. Un truc neutre et qui se retienne facilement. Après ce n’est qu’un nom : c’est ce que tu fais avec qui lui donne du corps.

Pour l’anecdote, au début je notais mon nom accompagné de mon téléphone parce que j’avais envie que les gens m’appellent, pour communiquer avec le public. Mais il est souvent arrivé que des personnes pensent que j’étais un service de nettoyage. Ils me disaient : « Il y a des petits vandales qui ont tagué nos murs, est-ce que vous pouvez venir les enlever » et je leur répondais que non, je n’étais pas une société de nettoyage mais bien « un petit vandale » comme ils disaient et ça engageait des échanges plutôt insolites… (rires)

De tous les personnages que tu as créés, du Diablotin au Lapinture, quel est celui que tu préfères ?

Ca dépend des moments, de mon humeur, si je suis révolté ou pas…

Le diablotin, c’est lorsque tu es révolté ?

Eh bien non, perdu ! (rires) Le Diablotin est un ange-démon, c’est un genre de ying-yang, sur lequel j’appose « Love » pour le dédramatiser. Parce que j’aime décaler les images de leur sens.

© C.Gaillard

 

 

 

Tu te dis « DJ des arts plastiques » : peux-tu développer cette formule ?

J’ai l’impression que, comme un DJ va prendre des types de musiques et va les assembler pour recréer quelque chose, je prends des images et des langages que je vais associer pour en faire quelque chose qui ne ressemble plus à l’original. Comme pour les sérigraphies, dont j’exploite au maximum le côté inédit et unique.

Quel est ton processus de travail ? Fais-tu un croquis avant de peindre ?

Cela dépend vraiment de la technique que j’utilise et de l’envie du moment. Je n’ai cependant pas de systématisme. Et ce sont les lieux d’exposition qui m’inspirent les thèmes. Comme je n’ai pas envie de ne faire qu’accrocher des tableaux les uns à côté des autres, mais plutôt de créer un véritable univers autour d’un concept, je travaille l’espace de la galerie comme un monde où tout est lié, où tout se renforce et où les peintures doivent dialoguer les unes avec les autres. 

A l’avenir, quelles nouvelles techniques aimerais-tu expérimenter à La Métairie ?

J’ai essayé toutes les techniques proposées par La Métairie mais on peut toujours toutes les réinventer, tester de nouvelles compositions avec… Je suis donc loin d’en avoir fait le tour !

© atelierRLD

 

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