En ce jeudi après-midi d’entre-deux-tours, c’est dans la brasserie de la mairie d’Ivry et son ambiance digne d’un film de Claude Sautet, entre banquettes en moleskine et banderole cégétiste, qu’on a donné rendez-vous au rappeur NeS pour parler de son premier album, Des Pieds et des mains, sorti le 13 mars. Ivry : NeS y est né il y a vingt-deux ans, avant de grandir plus loin dans le département, à Choisy-le-Roi, où il « passe encore tous ses dimanches midi entouré de sa famille maternelle ».
La famille, les amis, l’introspection, la personnalité, l’engagement, l’expérimentation, l’ambition, l’équilibre : voilà tout ce qu’on trouve sur ce premier disque, une obsession et un objet sacré pour NeS, qu’il a pensé dans ses moindres détails – jusqu’à cette superbe pochette, une peinture de l’artiste américain Nick Dahlen. Prodige de la new wave du rap français, si « agile dans ses moves », NeS a aujourd’hui décidé de se « foutre d’être le rappeur des rappeurs » et de prendre le temps – dix-huit mois pour cet album – pour trouver son équilibre et plonger plus profondément en lui.
Sur Des Pieds et des mains, il se montre plus vulnérable qu’avant, confrontant racines, relations et émotions. Une matière ultra-personnelle exprimée à travers des phrases puissantes et une forme ambitieuse, très organique, conçue par son équipe de fidèles producteurs menée par le grand ordonnateur Lil Chick, entre cordes, claviers, samples, field recording ou musique de film. Un disque fait d’équilibre et de force qui permet à NeS de « sortir des cases » et de pouvoir affirmer sereinement : « Je suis à l’aise avec moi-même. »
On est à Ivry, dans le 94 où tu as grandi. Il est beaucoup question de ton passé dans l’album. Dans quelle mesure as-tu ressenti le besoin de t’y confronter ?
NeS : J’essaye constamment de me remémorer des ressentis. Je ne renie pas l’adolescent que j’étais ; au contraire, pour avancer et gagner en confiance, j’ai l’impression qu’il faut embrasser ce passé et s’assumer. Être avec des gens de confiance au quotidien me permet d’avancer à mon rythme. Avant, je pouvais avoir un esprit revanchard, à vouloir prouver. Aujourd’hui, j’ai l’impression de m’être éloigné de ces codes-là. Je veux garder la naïveté de pourquoi j’ai commencé la musique, pourquoi j’en fais encore.
Je peux comprendre que certains aient pu trouver d’anciens projets trop « froids », mais je n’étais simplement pas encore prêt. Mais je savais qu’à partir de mon premier album, j’allais plus me livrer. J’avais simplement un chemin à faire, et sans doute que si je m’étais confronté plus tôt à certaines choses, j’aurais manqué de nuance et de finesse. Il y a des déclics, tant dans la vie privée que dans la sphère musicale, et les deux se nourrissent.
Tu en parlais déjà dans tes précédents projets : on sent que l’idée de faire ton premier album t’a beaucoup habité.
En tant qu’auditeur, je considère qu’un album doit être singulier, qu’il doit avoir un fil rouge et de la personnalité. C’est ce que j’ai cherché à faire, d’abord en cherchant un son, en faisant des EP pour régler des choses. Bien sûr, il y a d’anciens morceaux que j’apprécie moins mais ils m’ont permis d’avancer et d’affiner ce que je suis aujourd’hui.
Avais-tu des cases à cocher ?
Etonnamment, je ne me disais pas qu’il fallait un feat avec tel ou tel rappeur. J’en ai enregistré plusieurs que je n’ai pas gardés par parti pris artistique (il existe un titre avec BU$HI et Yvnnis sur un 45 tours bonus, ndlr). J’ai préféré mettre la collab avec Muddy Monk. Faire un morceau avec lui, c’est une consécration ! Je voulais qu’on soit tous les deux à l’aise dans la sonorité, on a donc été chez lui avec Lil Chick pour faire le son. J’aime les artistes qui font des propositions, qu’elles soient avec ou sans ambition. En ce moment, j’écoute beaucoup le rappeur MIKE, qui dans la même année a sorti un projet de 25 titres, un autre en collab avec un beatmaker où c’est que de la trap… En France, j’ai l’impression que le public est rassuré quand les codes sont bien définis. Heureusement que des gens comme Theodora ou Ino Casablanca font bouger les choses en hybridant les musiques et, par conséquent, en touchant plus de monde.
Comment s’est passée l’écriture ?
Alors que j’avais l’habitude d’écrire en amont, là, j’ai beaucoup écrit sur place et testé des choses au micro. Regarder travailler BU$HI, voir son processus de création très sincère, m’a ouvert beaucoup de portes. Même chose avec Muddy Monk. Les collabs me nourrissent beaucoup. Parfois, je me dis « Ok, ce son, je le fais comme si telle personne était à côté de moi ». Je trouve ça très ludique comme façon de créer. Et je ne vais pas du tout me brider parce que c’est de la pop, de l’indie ou que sais-je. J’écoute 70 % de rap et le reste est très divers. En ce moment, j’aime beaucoup Geese, un groupe de rock que m’a fait découvrir Chick. Ça me fait penser à la manière dont mon père m’a initié à la musique : il y avait du rap, mais c’était 3 % ! Il m’a fait écouter Boby Lapointe, Gainsbourg ou Bashung. Parfois, certains textes se rapprochent du rap, dans les formules, les images. C’est à la petite adolescence que j’ai découvert le rap.
A quel moment as-tu su que tu avais la première pierre de cet album ?
On est en septembre 2024, je viens de faire Le Bruit et le silence, je trouve le titre de l’album, Des Pieds et des mains, dans la foulée. Ça a été très libérateur de le trouver dès le début. A partir de là, j’ai eu l’ambition de me raconter.
Que signifie ce titre ?
Au-delà du sens littéral de l’expression, les pieds et les mains s’assemblent pour faire un tout harmonieux. Il y a une notion d’équilibre très importante pour moi. Je savais que je voulais parler de ça : de mes racines en Italie et en France, de ma vision du couple de mes parents, de mes grands-parents. On retrouve cette notion d’équilibre dans la forme. Avec Lil Chick, on a imaginé des morceaux qui se répondent en termes de thème et de sonorité, avec 14 titres, un nombre pair, dont deux interludes : l’un pour la famille, l’autre pour l’entourage.
Dans « Post-It », tu dis : « Fais la musique du cœur, c'est Chick qui l'a dit. » Peux-tu me parler du rôle de ton producteur Lil Chick ? Il te pousse à être au contact de tes émotions ?
La musique du cœur, c’est une autre idée de titre que j’avais pour l’album. Cette phase, c’est un pense-bête pour moi-même : « Ok, le déclic, c’est maintenant, j’angoisse moins à l’idée de parler de moi. » C’est ce qui m’a amené à faire un son comme « Mèrefils ». Sinon, avec Chick, ça a été un dialogue. Il y a une chose très importante à savoir : mes compositeurs font partie de mes meilleurs amis, ils me connaissent et on se confie. Il y a une perte d’ego qui pousse les morceaux vers l’avant.
Comment avez-vous fonctionné ?
Si je devais te décrire une session : j’arrive, Chick me fait écouter ce qu’il vient de faire ou alors il expérimente sur ses instruments ou ses nouveaux gadgets. Il a une banque de sons assez folle et il est très fort pour installer une atmosphère. Ensuite, je rebondis, il me fait des retours, me propose des lyrics, des flows, et moi, je rebondis sur l’instru et les arrangements. Et après la session, on joue à FIFA toute la nuit chez moi.
A un moment, tu dis « Je m’en fous d’être le rappeur des rappeurs ». A quel moment tu t’es détaché de l’aspect compétitif du rap et de l’image que tu pouvais renvoyer ?
Je suis toujours un peu compétitif, parce que c’est amusant, mais ça a évolué ! En 2022, La Course a vraiment pété, sauf que le projet d’après a été moins compris par certains. Il y a donc eu un moment où je me suis dit « Je vais faire ce que je veux », en sachant que j’avais déjà un public fidèle. J’ai essayé de sortir des cases dans lesquelles on me plaçait. Et je trouve ça marrant de le dire en dérision.
Est-ce que cette évolution a changé ta manière d’écrire ?
Largement ! Chacun a une gymnastique pour écrire. Désormais, je vais être davantage dans l'imagerie et l’envie de faire ressentir que de trouver le bon schéma de rimes. Et les expériences de vie font que tu as d’autres choses à raconter. Deux exemples, « Robinet musique » qui est dans le 45 tours bonus, et la dernière partie de « SSL », je les ai faits devant le micro, phase par phase. C’est amusant. Je suis davantage dans ce processus de me laisser guider par l’émotion de la prod et voir ce que je peux en faire sortir. Quand c’est trop flou dans l’émotion, je n’arrive pas à accrocher. Quand Arthur Jenni m’a fait écouter la prod de « Mèrefils » avec le piano et les violons, ça a été évident. J’ai aussi beaucoup travaillé l’interprétation en étant en studio avec les gens. J’ai simplifié la forme en étant plus humain pour que le fond remonte.
Il y a une autre phase forte : « Les non-dits ont tué nos familles. » Tu vois cet album comme une façon de briser le silence familial ?
Clairement ! Il faut savoir que j’ai une famille assez resserrée dont je suis très proche. Tous les dimanches, on se voit dans le 94 avec ma mère, mes grands-parents et mon oncle. Ils me soutiennent tous beaucoup, mes grands-parents ont des affiches de moi dans le salon. Ça me nourrit et je me sens à l’aise avec. J’étais introverti plus jeune, et j’ai trouvé ma place dans un écosystème où je me sens bien et je n’ai plus honte d’être là où je suis. Avant, ça passait par la légitimité technique du rap, quelque chose que j’ai dépassé et ça m’ouvre un autre champ des possibles. J’ai l’impression qu’on est une génération qui verbalise de plus en plus. Il y a des morceaux qui ont peut-être cassé des schémas familiaux et ouvert des débats. La musique, et les émotions qu’elle peut véhiculer, apporte un peu de subtilité à un sujet lourd. D’autant que mon équipe connaît mon histoire, ça me permet d’être naturel.
Il y a sans doute pas mal de gens qui vont être touchés par les sujets que tu abordes.
Je reçois beaucoup de messages au sujet de « Mèrefils ». Je ne m’y attendais pas tant je suis à l’aise d’en parler. J’ai fait écouter le morceau à ma mère et à mon père, chacun de leur côté, et ça a permis d’ouvrir un débat. Comme je disais, la relation avec mon père passe beaucoup par la musique, et forcément, que je dise des choses puissantes le concernant dans mes sons, ça le touche. Disons que c’est une sorte de revendication intrafamiliale qui a ouvert une brèche.
As-tu l’impression d’avoir trouvé l’équilibre que tu cherchais avec ce disque ?
Pour le moment oui ! Je suis très fier du disque, que les gens comprennent l’idée derrière. J’avais l’impression de ne pas avoir été assez lisible avant et là, je me dis que dans mes prochains sons, je me permettrai encore plus de choses sachant que ma personnalité est déjà sous vos yeux. Je suis à l’aise avec moi-même.

