Ai Weiwei, 'Entrelacs'

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Ai Weiwei, 'Entrelacs'
© Ai Weiwei
Ai Weiwei, 'Study of perspective, Tiananmen', 1995-2010

Lorsque Wagner songeait à son idéale Gesamtkunstwerk, cette œuvre d'art totale dont la profusion de supports, de sens et de symboles serait en parfaite harmonie avec la vie, il était loin de penser que sa chimère serait affublée d’une barbe épaisse comme un balai-brosse, d’un sourire en coin et d’un bon gros doigt d'honneur pointé vers la Cité impériale de Pékin. Œuvre d’art à lui tout seul, Ai Weiwei crée comme il respire. Unique en son genre, il incarne une sorte de nouvel artiste, une espèce de créateur absolu qui n’existe que par son art et dont l’art ne s’exprime qu’à travers sa propre existence. L’homme, le photographe, le vidéaste, l’activiste, le citoyen chinois, le bloggeur, l'architecte, le prisonnier politique, l’ex-conseiller artistique des JO de Pékin : tous se nourrissent de la même énergie débordante et se muent dans le même ciment créatif. Emprisonné par les autorités en avril 2011 pour ses « excès » subversifs, « Dieu », tel que le surnomment ses admirateurs, est désormais assigné à résidence. C’est dans ce contexte effervescent que le Jeu de Paume fait éclater une nuée de photos et de vidéos, pour tenter de rassembler les pièces d’un puzzle : Ai Weiwei.

Les débuts à New York pendant les années 1980, les mutations profondes du paysage urbain de Pékin photographiées avec un sens abyssal de la perspective, les immenses projets « socio-documentaires », la dénonciation des dégâts causés par le tremblement de terre au Sichuan en 2008... Insatiable, la boulimie artistique du Chinois dévore tout sur son passage, mitraille le monde à coups de caméra et d’appareil photo (parfois de téléphone portable), saisissant à la volée la complicité de centaines de milliers de Chinois. Si Sophie Calle, Nan Goldin ou Orlan ont fait de leur vie le théâtre de leur œuvre, se mettant en scène, s’analysant ou se transformant au nom de leur ouvrage, chez Ai Weiwei, la dissidence, l’art et l’être s’entrelacent de manière si étroite qu'il devient impossible de les démêler. Un « entrelac » exacerbé par les possibilités de diffusion continue qu’ont offert les nouvelles technologies à cet artiste polymorphe et progressiste qui sait si bien s'emparer de l'acte subversif de Duchamp, le tremper dans le symbole politique et le saupoudrer de participation sociale massive. Pour en faire une boule de neige écrasante.

Etourdissante, l’exposition met le doigt sur la démesure d’Ai Weiwei : à la fois théâtrale et sincère, comme si elle relevait du besoin vital, sa démarche lorgne toujours vers quelque chose de radical, de pantagruélique. Lorsqu’il s’attaque au patrimoine culturel chinois, Ai Weiwei ne se contente pas de vandaliser des antiquités à coups de stylo Bic : il prend une bonne vieille urne de la dynastie Han par les deux mains et la laisse s’éclater contre le sol avec la désinvolture d’un poupon qui vient de faire tomber sa première cuillère (« oups »). Lorsqu’il documente son quotidien, son entourage, la société chinoise ou les policiers qui le surveillent, la méfiance collée à la rétine, il ne saisit pas quelques centaines de clichés : c’est 200 000 photos qu’il diffuse sur son blog entre 2005 et 2009, avant que la plateforme, trop influente, ne soit fermée par l’Etat.

Ambigu, satirique, jamais bien loin de la révolte, toujours proche du peuple, Ai Weiwei rayonne dans ces moments-là par son aura toute-puissante. Chaque photo, chaque geste est une goutte d’eau qui vient s’ajouter à la vague terrassante d'images et d'idées qui s'abat sur la république populaire, faisant trembler les autorités. Attendrissant, direct, presque punk dans sa manière de s’insurger envers et contre tout ce à quoi on ne donne pas de sens, de s’enchanter envers et contre tout ce qu'on exclut habituellement du monde de l'art, l’artiste se livre entièrement à son public, se révélant sous de multiples facettes. C’est à cet Ai Weiwei là, grandiose, découpé en mille petites étoiles qui, ensemble, forment une indomptable galaxie, que le Jeu de Paume rend hommage.

Par Tania Brimson

Publié :

Téléphone de l'événement 01.47.03.12.50
Site Web de l'événement http://www.jeudepaume.org/
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