Mercredi 1er avril en fin d'après-midi, dans le local de l’association Zy’Va au pied des barres de la cité des Pâquerettes à Nanterre, l'atmosphère n’est pas au poisson dans le dos et à la galéjade mais au sérieux et à la concentration. Les murs blancs ont été tendus de satinette bleu nuit, des nappes de la même étoffe sont repassées, les assiettes briquées… « Les fourchettes, ça se met à gauche ou à droite ? », s’inquiète le préposé aux couverts. Le projet ? Transformer cette modeste salle municipale, dédiée à l’accompagnement scolaire et culturel depuis plus de 20 ans, en un restaurant gastronomique éphémère durant cinq dîners, avec cadre distingué, violoncelliste et menu gourmand en cinq services.
Le goût de la cité
Derrière cette idée généreuse et un peu zinzin se trouve la Rue du Goût Perdu, un groupe de quatre vingtenaires nanterrois – Yassine Abdelmalek, Malik Fall, Oussama Nassredine et Okenadray Zehia – partis faire carrière dans la restauration parisienne et revenus cuisiner ce qu’ils ont appris dans leur quartier d’enfance. « On voulait montrer à nos parents ce qu’on savait faire et qu’on peut s’en sortir avec la cuisine », raconte Yassine Abdelmalek, 25 ans, qui a obtenu un diplôme de cuisine au lycée Santos-Dumont (Saint-Cloud), avant de faire un stage chez Mohamed Cheikh. « Le chef m’a dit que, venant d’une cité, ça n’allait pas être facile pour moi, qu’il fallait aller dans de bonnes adresses, que j’améliore ma diction… C’est ce que j’ai fait ! » Il rejoint alors le Mūn sur les Champs-Élysées, où il croise Malik Fall, originaire du quartier Pablo-Picasso à Nanterre, qui s’est fait embaucher au culot. Les deux enchaînent ensuite les saisons dans les adresses bling de Paris Society : Maxim’s, le Piaf à Megève… « Après cinq ans, on a voulu ramener la culture gastronomique dans les quartiers », raconte Malik. Pour financer cette idée, ils se rapprochent des associations d’entraide, d’abord Authenti-Cité puis Zy’Va, et partent à la pêche aux sponsors. Malik rappelle le slogan de la Rue du Goût Perdu : « Donne-nous rien et avec, on fait tout ! »
Un défi logistique
Yassine, qui a grandi dans la barre juste au-dessus du local de Zy’Va, est pour le moment rivé à son talkie pour gérer les « petits ». Ceux-ci doivent aller et venir – sous la pluie – entre la desserte, où sont dressées les assiettes, et la grande cuisine, installée dans un autre hall où s’active Okenadray Zehia, cuisinier autodidacte passé par le Mūn lui aussi. La Rue du Goût Perdu est un vrai défi logistique, car la cité des Pâquerettes, comme les tours Nuages du quartier Pablo-Picasso où l’équipe a inauguré fin 2025 cette idée de restaurant éphémère, n’est évidemment pas équipée pour cuisiner de façon professionnelle. Les gars sont donc venus avec leurs plaques, leurs poêles, leur four…
Il est 20h, une petite foule de femmes patiente devant la porte, se salue et rigole. Ce soir, la Rue du Goût Perdu invite les mères des bénévoles et le maire de Nanterre. Les soirs suivants, le repas coûtera 45 € – soit deux pizzas et une bière à Paris. Le menu déroule amuse-bouche ; déclinaison de carotte ; œuf sur son lit de paille ; filet de daurade et jardinière de légumes ; effiloché de bœuf et sa purée de banane plantain et tarte pâquerette citron. « J’aime bien l’idée de mélanger les influences dans la cuisine, d’aller chercher des ingrédients de nos racines comme la banane plantain », explique Okenadray.
Redonner à Nanterre et au-delà
Les portions sont touchantes dans leur générosité (il ne faudrait pas que les mamans repartent avec la faim au ventre !) et les goûts sont francs. Bref, ça cuisine ! « Je vais parfois au restaurant avec mes enfants mais au buffet à volonté. C’est la première fois que je mange dans un restaurant chic. Bon, en fait, c’est la deuxième parce que je suis déjà venue hier mais je reviens, c’est tellement bon », biche Tawas, copine de la mère de Yassine. Le maire Raphaël Adam ne cache pas sa joie entre deux bouchées : « Je trouve formidable que ces jeunes reviennent à Nanterre redonner ce qu'ils ont appris et faire un restaurant pour les gens qui ne vont jamais au restaurant. C’est incroyable comment ils s'approprient les lieux où ils s'installent avec leurs amis décorateurs, artistes, cuisiniers… »
Le service est assuré par des bénévoles, une écrasante majorité de filles qui s’investissent le reste du temps dans des maraudes ou de l’aide au devoir quand elles ne bossent pas en alternance. « À Nanterre, on est hyper forts en solidarité ! », lâche l’une d’elles avec des assiettes d’effiloché dans les mains.
Malgré des petits ratés dans le déroulé – « Les petits n’ont pas arrêté de jouer avec les talkies ! », s’agace avec le sourire Yassine –, tout le monde est ravi. Le maire déclare sa flamme pour le dessert, une tarte à la crème et au citron réalisée par Oussama Nasredine, le chef pâtissier qui a trouvé un poste chez Jeffrey Cagnes suite au premier restaurant éphémère. L’équipe de la Rue du Goût Perdu ne compte pas s’arrêter en si bon chemin et envisage de rayonner au-delà de Nanterre, de faire éclore le projet dans d’autres banlieues, ou encore développer une activité de traiteur… De quoi en boucher un coin aux polémistes de la télé.

