À Paris, les hommes se remettent à porter des ballerines
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À Paris, les hommes se remettent à porter des ballerines

Des podiums de la Fashion Week aux trottoirs parisiens, les ballerines s’invitent dans le vestiaire masculin. Portées par la vague balletcore et la mouvance non genrée, elles redessinent les contours d’une virilité en perpétuel mouvement.

Pascal K Douglas
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Qui aurait parié que les ballerines, longtemps réservées aux petits rats de l’Opéra, deviendraient un jour le nouveau terrain de jeu de la mode masculine ? De Dior à Balenciaga en passant par Dries Van Noten et Fendi, elles foulent désormais les podiums aux côtés des indétrônables derbys et mocassins. Autrefois symbole d’une féminité sage et gracieuse, la ballerine s’offre aujourd’hui un makeover audacieux aux pieds de ces messieurs. Un glissement de style qui en dit long sur notre époque : celle d’une mode plus fluide, plus libre et délicieusement subversive.

Un féminin masculin vieux comme le monde

Avant d’être l’apanage des petites filles modèles et des héroïnes de Sofia Coppola, la ballerine fut d’abord un soulier masculin, et pas des moindres. Au Moyen Âge, la poulaine, cette chaussure à bout pointu prisée par la noblesse française et anglaise, conférait déjà un certain panache à la démarche des aristocrates. Souple, plate, lacée et hautement symbolique, elle servait aussi de marqueur social : plus la pointe s’allongeait, plus elle traduisait la richesse et la désinvolture de celui qui la portait. Rien d’étonnant que le soulier plat et enrubanné fût adopté, quelques siècles plus tard, par le plus précieux de ses contemporains, Louis XIV, le Roi-Soleil en personne.

La ballerine pour homme, une tendance qui fait bondir
© BalenciagaLes ballerines Leopold de Balenciaga par Demna

Ce clin d’œil historique n’a pas échappé au monde de la mode, qui aime volontiers lorgner sur le passé. Basique féminin jusqu’à la saturation des années 2000 (coucou le combo ballerines à nœud, veste cintrée et cabas Vanessa Bruno), la ballerine revient aujourd’hui transfigurée et un tantinet « masculinisée » chez Dries Van Noten, MM6 Maison Margiela, Tod’s, Sunnei, Jil Sander ou encore Dior. Les plus hype ? Les ballerines Leopold de Balenciaga par Demna, bien sûr. Baptisé en hommage à Léopold Duchemin, consultant de la maison et ancien danseur classique, le modèle a enflammé la toile avec une question lancinante : les ballerines sont-elles devenues un « vrai truc de bonhomme » ?

De l’avis de John Gabriel Harrison, ancien head designer homme chez Lanvin, « la tendance de la ballerine pour homme est la suite logique de la mouvance non genrée. Le balletcore a aussi ouvert la voie à cette esthétique inspirée de la danse, art où l’expression du genre est fluide par nature. Hommes et femmes dansent sur un pied d’égalité. » Experte en la matière, la maison Repetto n’a pas attendu les sirènes de la tendance pour imaginer des modèles iconiques qui brouillent les pistes. La « Zizi », initialement créée en 1970 pour Zizi Jeanmaire, est vite adoptée par Serge Gainsbourg. La « Lucien », quant à elle, revisitait déjà la ballerine traditionnelle en jouant la carte de l’androgynie et de la simplicité. Sans oublier le modèle « Michael », créé en 2009 en hommage au roi de la pop, Michael Jackson. Un vrai retour aux sources pour un soulier né de la scène et revenu sur les podiums.

Tendance à Paris : la ballerine aux pieds des hommes
© RepettoLe modèle « Michael » de Repetto, créé en 2009 en hommage à Michael Jackson

La ballerine : un petit pas pour l’homme, un grand pas pour la fluidité

Nul besoin d’être Guillaume Diop, le danseur étoile de l’Opéra de Paris, fraîchement immortalisé au musée Grévin, pour enfiler des chaussons de danse et transformer Paris en piste de ballet. Après la jupe, le vernis à ongles et le sac à main, la ballerine est déjà un phénomène viral. Sur Pinterest, les recherches liées au mot-clé #balletcore ont bondi de +1 566 %, tandis que sur TikTok, le hashtag cumule désormais plus de 600 millions de vues. Pour François Nadeau, styliste et créateur de contenu, cette tendance est avant tout un terrain d’expérimentation : « Ce qui m’a poussé à porter des ballerines, c’est vraiment l’envie d’explorer, de tester et de ne pas me mettre de barrières », confie-t-il. « Un peu comme la jupe portée sur le pantalon, assez tendance aussi, on aime ou on n’aime pas. Mais c’est une façon pour moi de m’exprimer par le vêtement. » S’il reconnaît n’avoir encore osé ses ballerines chinées sur Vinted qu’à l’intérieur (le temps d’un « Get Ready With Me » filmé pour les réseaux), il retient surtout la curiosité suscitée : « Malgré des réactions mitigées, la vidéo a quand même cumulé 80 000 vues. À y regarder de plus près, les ballerines se portent comme des loafers, elles sont plates, confortables et sophistiquées. En matière de styling, ça peut donner des idées. »

Derrière cette esthétique parfois jugée frivole se cache un imaginaire riche et dans l’air du temps, celui du mouvement et de la fluidité, réinterprété à la lumière du dandysme contemporain. Le jeune label Alain Paul, fondé en 2023 et finaliste du prestigieux LVMH Prize 2025, incarne cette masculinité actualisée avec brio. La dernière collection printemps-été 2025 de la marque éponyme, intitulée « Impro », inspirée du chorégraphe américain Merce Cunningham (« Merce is the purse ! », les fans de The Real Housewives of Beverly Hills auront la réf), traduit une vision fluide du corps et de la mode. « J’aime penser le vêtement comme une chorégraphie, où la silhouette s’émancipe du genre pour épouser la diversité des corps », explique le créateur, heureux lauréat cette fois du prix spécial de l’ANDAM 2025.

La ballerine pour homme, une tendance qui fait bondir
© Harry StylesHarry Styles en Molly Goddard

Si la mode s’enflamme, le grand public reste tout de même tiède. « Je n’imagine pas encore la ballerine aux pieds de la majorité des hommes », admet un photographe streetstyle interrogé au sortir d’un défilé de la Fashion Week de Paris. « La mode non genrée reste trop récente, et la virilité encore trop codifiée. Sans parler du regard des autres. » Le designer John Gabriel Harrison ajoute une autre nuance : « Le balletcore reste un univers exigeant, souvent calibré pour des silhouettes minces. C’est une tendance difficilement inclusive. Elle séduira les esthètes, pas forcément la rue. » De fait, la ballerine peine encore à se détacher de son image de soulier précieux malgré ses incursions dans la pop culture. De Harry Styles en Molly Goddard à Bad Bunny en Simone Rocha en passant par Marc Jacobs chaussé de ballerines Balenciaga, les icônes populaires ont beau s’emparer du phénomène sans la moindre gêne, la ballerine peut encore crisper certains hommes dans leur « virilité ».

Tendance à Paris : la ballerine aux pieds des hommes
© Marc JacobsMarc Jacobs en ballerines Balenciaga

De la ballerine à la « sneakerina » : l’alliance du chic et de la street

Soyons honnêtes : la ballerine, aussi conceptuelle soit-elle, intimide encore. Trop fragile, trop connotée, trop élitiste ? La mode, jamais à court d’idées, a déjà trouvé le parfait terrain d’entente : la « sneakerina », fusion inattendue entre la souplesse du chausson et le confort de la basket. Chaque marque y va de son interprétation, la LV Sneakerina chez Louis Vuitton, la Speedcat en version « ballet » chez Puma, la « ballet-sneaker » chez Adidas. La plus réussie ? Sans doute la Nike Moon Shoe, issue de la collaboration entre Jacquemus et Nike. Fidèle à son esprit joueur, le designer marseillais revisite la chaussure créée en 1972 pour l’équipe olympique d’athlétisme américaine avec une touche gender fluid assumée, comme un pont entre le monde discipliné et gracieux du ballet et celui, plus libre et inclusif, de la vraie vie. « C’est la réconciliation du parquet de l’opéra et du bitume de la rue », résume joliment un responsable presse.

La Nike x Jacquemus Moon Shoe
© Nike x JacquemusLa Nike x Jacquemus Moon Shoe

Les réseaux sociaux n’ont pas tardé à s’emparer du phénomène : la toile regorge désormais de tutos intitulés « Comment porter la sneakerina ». Chaussure hybride par excellence, elle conserve la silhouette arrondie et délicate de la ballerine tout en adoptant la semelle caoutchoutée et moelleuse de la sneaker. Certains la portent sous un pantalon de costume, quand d’autres préfèrent l’associer à un jean baggy. Malgré ces allures de « frankenshoe » (chaussure bizarre), force est de constater qu’elle s’adapte à toutes les dégaines. Mais, au-delà de l’esthétique, c’est tout un symbole sociologique : la ballerine, jadis incarnation de rigueur et de perfection du corps, trouve dans la sneaker un ancrage populaire et démocratique. De là à en faire la chaussure phare d’une génération qui refuse de choisir entre confort et raffinement, ou performance et douceur, il n’y a qu’un pas (chassé).

Chez Maison Margiela, la mythique Tabi avait déjà ouvert la voie : à la fois dérangeante et désirable (souvenez-vous de cette Américaine dont l’amant avait « emprunté » les siennes), la ballerine fendue inspirée de la chaussette japonaise a redéfini les contours d’une masculinité ni trop virile ni trop fragile.

L’homme Tabi ne craint pas le ridicule (ni le vol), car il sait qu’en mode, ce qui est atypique est souvent le nouveau sexy. À l’image d’un Jacob Elordi, Troye Sivan ou A$AP Rocky, bientôt sacré icône de mode aux CFDA Awards 2025, à la suite d’une certaine Rihanna. Comme le souligne un éditorialiste du Monde, « l’homme en ballerine n’est pas un provocateur, c’est un explorateur du confort et du symbole. »

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