Pitchfork 2014 / Jour 3 : Jamie XX, Caribou, Jungle, José González, Foxygen...

Musique, Rock et rock indé
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Pitchfork 2014 / Jour 3 : Jamie XX, Caribou, Jungle, José González, Foxygen...
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Samedi, pour la dernière soirée du festival, les organisateurs du Pitchfork ont sorti le grand jeu pour vous faire danser jusqu'au bout de la nuit. Ce ne seront pas moins que les stars anglaises de l'électronique JamieXX et Four Tet qui se chargeront de bercer vos corps jusqu'au petit matin, accompagnés de plusieurs autres jeunes prodiges plus pointus les uns que les autres, comme le beatmaker Keytranada ou la petite flopée d'artistes R&B Movement, Ben Khan et Jessy Lanza. Toujours très accomplie, la programmation du soir se permettra également quelques envolées dans la pop dévergondée de Charlotte OC, la folk lyrique de José Gonzales, le funk contemporain de Jungle et la folie douce de Sam France et Merrill Garbus, chanteur respectifs de Foxygen et de Tune-Yards.

Jamie XX est un homme bien occupé. Tandis qu'il distille au compte-gouttes les informations issues de son album à venir, le Londonien continue de travailler en parallèle sur le troisième album du groupe qu'il partage avec Oliver Sim et Romy Madley-Croft sans que, pour le moment, la moindre info ne filtre. Sur son projet solo, heureusement, Jamie Smith se montre plus généreux, offrant quelques pistes de ce à quoi ressemblera l'ensemble, avec notamment les sonorités exotiques de steel drum parcourant la récente "All Under One Roof Raving". Dansant dès les premières secondes, le morceau se complexifie rapidement, laissant des beats plus saccadés le pénétrer, sans pour autant perdre une once de son immédiateté et de sa légèreté. Comme à son habitude, le jeune Jamie fait sauter les barrières des genres, à l'image de ce que l'on avait découvert de lui sur l'album de remix de Gil-Scott Heron ou des récents "Girls" et "Sleep Sounds", lui qui en prime se montre capable aujourd'hui de marier instruments exotiques à des sonorités plus hip-hop. On se rattrapera de ne pas en savoir plus pour ré-écouter ses productions pour Drake ainsi que ses remixs d'Adèle et de son collègue Four Tet. En attendant des nouvelles précises de ses productions à venir, on ne peut que se satisfaire de savoir que le DJ surbooké s'est libéré un peu de temps pour venir s'occuper de nous deux heures durant.

Il est parfois juste de penser que les musiciens ne sont pas des personnes fiables. Mais Dan Snaith, lui, fait plus que de résister à cette assertion. Depuis qu'il s'est lancé dans son projet Caribou, Snaith oscille entre folktronica, sunshine pop et dance aquatique sans jamais nous décevoir ou présenter le moindre signe de relâchement, d'autant plus que l'expérience n'en est que plus intense sur scène. Car si sur disques, les épopées pop du musicien sont le fruit du seul travail de ce multi-instrumentiste de génie, leur version live prend vie à quatre, Snaith travaillant en groupe accompagné de trois autres musiciens. Cet automne, ils interprèteront ensemble les morceaux de l'album à venir ‘Our Love’ (sortie prévue en octobre) aux côtés des anciens hymnes à la rêvasserie de Caribou. En attendant de découvrir l'intégralité de celui-ci, deux morceaux, "Our Love" et "Can't Do Without You", sont disponibles pour commencer l'immersion dans la nouvelle mouture de ce projet perpétuellement en mouvement.

Qui n'a pas manqué de s'étouffer la première fois que Jungle lui a été mentionné, alors que le groupe ressemblait en tous points à une blague, avec son nom savamment ingooglelisable et son retour à la soul des années 1990, celle-là même qui s'acoquinait avec l'immonde drum'n'bass ? Puis vint le moment où de risible le groupe vira mystique, tandis que l'on découvrait leurs excellents singles sans avoir accès à autre chose que leur logo et quelques photos ne montrant strictement rien. Mais ce n'est qu'après leurs premiers concerts qu'il fallut en venir à l'évidence : le doute s'était bien vite évaporé pour faire place à une excitation bien justifiée face à cette bande sonnant comme un amalgame des meilleurs groupes de funk blanc. Un soupçon de Happy Mondays croisés avec l'avant-gardisme des Talking Heads, le perfectionnisme de Steely Dan et le falsetto des premiers albums Bee Gees. Leur musique, dans toutes les situations, réussit à accrocher l'oreille et à ne plus la lâcher, que ce soit avec "Lucky I Get What I Want", "Platoon" ou l'hymne de l'été "Busy Earnin". In fine, Jungle réitère l'exploit de Discolsure l'été dernier – faire de la soul électronique avec un cœur humain, en mariant en plus de cela la beauté de "The Bravest Man In The Universe" par Bobby Womack et Damon Albarn avec la folie scénique qui caractérise cette troupe cosmique. A voir absolument.

Au moins aussi vivante que la scène actuelle londonienne dont est extrait Jungle, la musique électronique australienne ne se semble jamais s'être aussi bien portée. Après Jagwar Ma, les Presets, Canyons, Flight Facilities ou encore Flume, la nouvelle sensation originaire de Sydney se nomme Movement, jeune trio de post-dubstep bien évidemment signé sur le label principal du pays Modular People. Comme James Blake, The Weeknd, ou Frank Ocean, le duo s'identifie au courant minimal soul, penche sérieusement sur le R&B et tire sa délicatesse de la voix de fausset de son chanteur Lewis Wade. Quoique produit par Illangelo, le groupe également composé de Sean Walker et de Jesse James Ward possède, en plus de la puissance de sa production qui flirte avec la bass music, la force des percussions d'un Jamie XX, ainsi qu'un son organique assez éloigné de ce que peuvent produire Blake ou Ocean, arrosé de pianos et de guitares humides. Le morceau "Ivory", au clip réalisé par les Français de Division, témoigne de cette texture unique, tout comme le single "Feel Real'. Plus qu'un espoir, Movement s'inscrit déjà dans comme un grand au futur radieux. 

Rétrograde, à l'opposé, la musique de Foxygen ? Si leurs premiers EP et singles lorgnaient clairement vers les sons des années 1960, autant au niveau des compositions que de la production, les titres plus récents du groupe affichent une aptitude insolente à amener le rock des Rolling Stones, des Kinks et de Phil Spector vers des contrées plus modernes, le tout avec une dose de second degré appréciable. Un peu comme si ces Californiens avaient décidé de rendre un dernier hommage à leurs illustres prédécesseurs britanniques, histoire de solder la dette culturelle une fois pour toutes. Avec parfois la verve sarcastique d’un Zappa période Mothers Of Invention, comme sur le morceau-titre de leur premier album ‘Take The Kids Off Broadway’ (attention titre programmatique), ou encore le très drôle "Why Did I Get Married ?". Loin de se contenter d’une simple déclaration d’intention, Sam France et Jonathan Rado nous gratifient de morceaux impeccables et inventifs, servis par des effets et expérimentations bien sentis, une guitare franchement jouissive et une voix tantôt tranchante, tantôt nonchalante, entre Mick Jagger et un Julian Casablancas durablement sorti de dépression. Ces types jouent avec les codes, se font plaisir, et leur passage au festival Pitchfork est l'occasion de découvrir un groupe qui sait assurer le spectacle en concert.

Par Yves Czerczuk et Nicolas Hecht

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