Cabaret : le musical de Broadway

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Cabaret : le musical de Broadway
(c) Brinkhoff / Moegenburg
Cabaret, Théâtre Marigny, 2011

C'est l'histoire d'un cabaret, de la valse folle et sinistre d'une nuit berlinoise. D'un réveil difficile, d'une mauvaise gueule de bois.

Nous sommes au début des années 1930, la capitale allemande, comme le reste du pays, bascule doucement dans l'idéologie nazie. Cliff Bradshaw, jeune romancier anglais, y pose ses valises à la recherche d'un peu d'aventure et d'inspiration. Le hasard de ses premières rencontres le mène devant les portes du Kit Kat Klub, oasis anonyme et décadent, refuge souterrain d'une ville en prise aux extrêmes. Là, il rencontre Emcee, extravagant maître de cérémonie, Fräulein Schneider, logeuse respectée et Sally Bowles, vedette du club, danseuse fantasque dont il tombe amoureux.

Voilà maintenant quarante ans que les personnages de ‘Cabaret’ hantent les salles de cinéma et les planches des plus grands théâtres du monde. Inspirée par le roman de Christopher Isherwood, 'Adieu à Berlin', l'intrigue a fait l'objet d'une comédie musicale dès 1966, puis d'un film, l'incontournable ‘Cabaret’ avec Liza Minelli.

Régulièrement repris ensuite, le show s'essouffle gentiment jusqu'à l'arrivée, en 1998, de Sam Mendes. Le réalisateur d’‘American Beauty’ et des ‘Noces rebelles’ dépoussière le mythe, rafraîchit la mise en scène, accentue le sombre, souligne le sale. La comédie musicale connaît une seconde jeunesse, s'installe six années consécutives à Broadway, voyage à Londres, à Madrid, à Paris où elle accueille près de 350 000 spectateurs dans la salle des Folies Bergère, entre 2006 et 2008.

C'est aujourd'hui dans le sublime théâtre Marigny que se rejoue cette tragédie d'entre-deux-guerres. Le casting n'a quasiment pas bougé depuis les Folies Bergère. Emmanuel Moire, plus connu pour ses excès de variétés, reprend le personnage d'Emcee. Convaincant, il donne la réplique à la talentueuse Claire Pérot qui campe une Sally mutine, à Catherine Arditi (Fräulein Schneider) et Pierre Reggiani (Herr Schultz) qui forment un couple touchant et à Delphine Grandsart, dont le rôle de la furieuse et ravagée Fritzie Kost est certainement l'un des plus intéressants.

Les textes ont été entièrement adaptés en français et si l'on sent les acteurs un peu chancelants, si les chansons semblent frêles ou fausses parfois, rien n'empêche la machine d'avancer. L'énergie, la détermination des comédiens emportent au loin leurs faiblesses.

La force de la mise en scène, l'intelligence de l'intrigue, et plus encore, de sa progression, font de ‘Cabaret’, une pièce indémodable qui surpasse son genre – la comédie musicale – parce qu'elle ne cherche jamais à sublimer ou à cacher. Ca sent le foutre, la crasse coquine, la misère libertine. Les tigresses du Kit Kat Klub tiennent à peine sur leurs deux jambes. Epuisées, avinées, tourmentées, elles divertissent le monde pour quelques heures encore, emblèmes abîmés d'un Berlin secret, désinhibé, broyé par la pauvreté, déchiré par les aspirations du parti social-démocrate.

On est d'abord subjugué par le cabaret, par ses frasques, par les rythmes ravis de l'orchestre et puis doucement, sans que l'on comprenne à quel moment tout cela a bien pu commencer, on manque d'air, de recul. L'aigreur du contexte politique s'est infiltrée partout, insidieuse, désormais omniprésente, nauséabonde.

C'est sans doute la plus grande qualité du spectacle. Il n'y a pas d'avant et d'après, pas de rupture nette. Peut-être parce que le cabaret est une enclave d'oubli, une ultime et vaine résistance à l'agitation extérieure. Alors on glisse sans se rendre compte dans la grande marche du temps. Sauf qu'au Kit Kat Klub, ça fait mal comme un lendemain de cuite. Le monde serait-il tombé encore plus bas pendant que nous nous cachions, que nous buvions, que nous nous aimions ?

Cabaret est une œuvre intemporelle parce qu'elle appuie là où il faut pour faire mal. Rien d'héroïque ici, mesdames et messieurs. Juste des sentiments communs, des instincts vils et bas, des errances quotidiennes, des faiblesses humaines. Des petits riens qui tissent les grands drames. Willkommen, Bienvenue, Welcome. La fête est presque finie.

Par Amélie Weill

Téléphone de l'événement 01.53.96.70.00
Site Web de l'événement http://www.cabaret-lemusical.fr