Messmer : le fascinateur

Théâtre, Expérimental
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Messmer : le fascinateur
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Autant vous le dire sans détour ni fioritures : dimanche 16 décembre, j’ai été hypnotisée. Pendant près de deux heures sur la scène de Bobino et par celui que l’on appelle Messmer. Du rôle de simple spectatrice, je suis devenue une enveloppe charnelle vidée et un robot obéissant. Oui, j’ai chanté devant 700 personnes un air d’opéra munie d’un micro, marché à quatre pattes en imitant un nourrisson, cherché des mouches dans la tête de parfaits inconnus. Non, je ne l’aurais jamais fait en temps normal.

Pourtant, lorsque le show psychédélique a commencé, à grands renforts de lumières et de sons, mon scepticisme était à son apogée. « Si certains peuvent se faire hypnotiser dans cette ambiance de vaisseau spatial, ce ne sera pas mon cas », me disais-je. D’ailleurs l’hypnose en général laissait la cartésienne que je suis bien indifférente. Puis le premier test de « réceptivité » a commencé. Mains liées sur la tête, Messmer nous demande de serrer nos phalanges, de les lier les unes aux autres, de les souder entre elles. Et nous annonce à plusieurs reprises que nous ne pourrons pas les délier. Petit ricanement intérieur. Premier test. Impossible de bouger mes bras, d’ouvrir mes mains, de lâcher mes doigts. Je suis prisonnière de mon propre corps. Merde, je suis réceptive. Le doute s’installe, mais le refus d’y croire persiste.

Alors bien décidée à lever le mystère sur ce premier essai, lorsque le fascinateur appelle des volontaires à l’exercice, je monte sur scène en compagnie d’une trentaine d’autres spectateurs « réceptifs ». Nous sommes trop nombreux sur le plateau, Messmer se lance alors dans un tri. Deux solutions : soit vous êtes opaque et vous retournez vous asseoir, soit la main posée sur votre nuque vous endort immédiatement. Pas de chance, me voilà allongée sur le flanc, pas vraiment endormie, pas totalement éveillée. Etirée sur le sol noir, j’entends les bruits de la salle, devine les lumières des projecteurs à travers mes paupières et sens ma respiration ralentir, mais sans pouvoir bouger. A ce moment-là du spectacle, paralysée devant une salle entière, les remords m’assaillent. Le pire reste à venir. Expérience de nouveau-né, imitation d’homme de Cro-Magnon, chorégraphie de french cancan… Messmer me balade de la scène à la salle en me faisant faire tout ce qui lui chante. Je mange des mouches invisibles, je me lance dans un fou rire incontrôlable, j’entonne un air d’opéra (moi, qui ne sait siffloter une note juste).

Parfaitement consciente d’être devant un public, de me ridiculiser sur la scène d’un théâtre, mais incapable de ne pas obéir aux ordres. S’il n’a pas pris possession de ma pensée, mes gestes eux sont téléguidés, mon visage absent, ma voix manifestement différente. Il lui suffit de me dire « Dors ! » pour que je sente ma tête tomber sans pouvoir lutter. Qu’il me demande de le regarder avec haine, pour que je le fusille du regard. Je n’ai ni peur, ni angoisse, ni sentiment de bien être. Je suis simplement à côté, marionnette obéissante. La simple écoute d’Offenbach à n’importe quel moment du spectacle me replonge dans l’hypnose... Visiblement très réceptive aux caprices des superpouvoirs de Messmer, j’ai fait partie des quatre spectateurs sollicités pendant l’intégralité du spectacle (au total une trentaine de personnes monte sur scène) : autant vous dire que la soirée a été crevante.

Alors évidemment, l’expérience était absolument ébouriffante, mais la sensation d’être à la merci de quelqu’un n’est pas agréable, loin de là. Un peu étourdie, légèrement déprimée, le reste de ma soirée m’a semblée cotonneuse. Je me console avec la certitude que l’hypnose et le magnétisme fonctionnent – rejouer ‘Top Gun’ devant des inconnus n’était finalement pas si cher payé.

Par Elsa Pereira

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