Yes, peut-être

Théâtre
  • 4 sur 5 étoiles
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Yes, peut-être
© Margot Simmoney

Ce n’est peut-être pas totalement un hasard si la pièce 'Yes, peut-être' de Marguerite Duras se joue dans la salle noire du Lucernaire. Noir comme l’ambiance qui surnage dans ce spectacle, noir comme l’humour qui s’en dégage. C’est également dans l’obscurité la plus totale que démarre la fiction. Seuls sont perceptibles le soufflement du vent et des bruits de cailloux qu’on cogne les uns contre les autres. Lorsque la clarté finit par revenir, c’est pour laisser entrer une femme traînant un corps inanimé. Elle en rejoint une autre et toutes deux, en blouse blanche d’hôpital, vont tenter de comprendre qui est cet homme et ce qu’elles doivent en faire. Nous voici dans un bunker aux murs droits et à la couleur froide, où seule une petite fente permet d’entrevoir partiellement ce qui se passe à l’extérieur.

On ressent alors l’univers apocalyptique dans lequel Duras veut nous faire pénétrer lorsqu’elle écrit cette pièce en 1968. Nous voici plongés dans un « 42eparallèle Sud » imaginaire où, depuis le « grand bouleversement », les mémoires ont été effacées, le monde n’est plus constitué que de « déserts à guerre », les bébés sont systématiquement tués ou enlevés, et le danger de la radioactivité est omniprésent.

Métaphore radicale des horreurs qui se déroulent dehors, l’homme tente en vain de parler. Il chante ou hurle des mots incompréhensibles, avant de s’effondrer systématiquement de fatigue. Telle une marionnette ou un pantin désarticulé, il est jeté sur des sacs de sable, traîné, secoué. Le comédien Côme Lesage offre ici une performance corporelle impressionnante. Rampant à terre, il ressemble plus à une bête effrayante qu’à un être humain. Du côté féminin, c’est la parole qui domine, mais une parole laborieuse, presque dénuée de sens. Les phrases, dépossédées de leurs sujets, sont dépersonnalisées. La communication est saccadée et difficile.

Et pourtant de cette situation surgit le comique malgré tout. Ces deux femmes mêlent l’anglais au français et répètent désespérément les mêmes « ohlala », les mêmes « yes » qui remplacent systématiquement le « oui », comme si ce mot était devenu interdit. Les deux comédiennes Laurence Février et Martine Logier forment un duo improbable et décalé, en proposant un jeu très stylisé et à l’humour clownesque qui parvient à faire rire le public malgré lui, comme pour expulser un malaise qui s’est insidieusement installé dans la salle. Car cette pièce, si peu jouée depuis son écriture, fait terriblement écho à l’actualité politique. Projection pessimiste d’un futur où le désert est dans les paysages comme dans les consciences, la mise en scène laisse éclater avec force un monde où toute forme d’expression est inutile face à un Big Brother surpuissant.

Par Aurélie Clonrozier

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