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Au Tarmac, l'Afrique se joue des frontières

Avec son cycle « Traversées africaines » du 9 mars au 16 avril, le Tarmac témoigne de la créativité des scènes africaines et de leur capacité à dialoguer avec le monde. Rencontre avec Valérie Baran, directrice du lieu.

© François Passerini

Après deux courtes pièces de la Suissesse Marielle Pinsard, ‘Blé’ de la compagnie belge Clinic Orgasm Society et ‘My mother and I’ de la chorégraphe cambodgienne Chankethya Chey, le Tarmac revient au continent africain avec six spectacles. Six « traversées » ?

Valérie Baran : Six enjambées au-delà des frontières. Six exemples de transversalité, loin de la vision bichromatique à laquelle la francophonie est le plus souvent associée. Avec « Traversées africaines », j'ai souhaité consacrer un temps fort au nomadisme, aux mélanges qui irriguent la création africaine. Montrer, une fois de plus – mais, au théâtre comme ailleurs, il y a des préjugés qui ont la peau dure – que blanc et noir ne sont pas opposés. Et que les échanges entre Afrique et Occident ont tout intérêt à se développer dans les deux sens. ‘Africa’ du Néerlandais Peter Verhelst, avec le comédien belge Oscar Van Rompay, est à cet égard très fort : ce dernier y raconte sa vie entre le Kenya et la Belgique, les beautés et les doutes de cet entre-deux. Mais les « Traversées » ne seront pas que géographiques. Elles seront aussi esthétiques.

Et temporelles. Vous accueillez ‘Cahier d'un retour au pays natal’ d'Aimé Césaire, mis en scène par Daniel Scahaise et porté par Etienne Minoungou, figure majeure du théâtre burkinabé.

Les questions soulevées par Césaire, Senghor et Damas dans les années trente sont hélas encore d'actualité. On le voit par exemple au théâtre avec le débat actuel sur la « diversité », terme usé à force d'être employé à tout-va : les plateaux français sont très peu ouverts aux comédiens de couleur. Le corps noir pose problème à un théâtre français largement bourgeois et consensuel. Comme le disait l'universitaire Sylvie Chalaye dans un entretien au Monde, il y a chez bon nombre de metteurs en scène français une sorte de sidération face au Noir : la représentation de la différence se limite à la couleur. A cette tendance, nous opposons des singularités complexes.

En plus du ‘Cahier’, vous accueillez pendant les « Traversées » deux autres spectacles burkinabés : ‘Objet principal du voyage’ et ‘Performers’. La situation politique actuelle au Burkina Faso a-t-elle donné lieu à une forme d'effervescence artistique ?

Je crois à l'inverse. Les grands mouvements sociaux et citoyens qui sont en train de se répandre sur le continent africain le sont souvent sous l'impulsion d'artistes. On l'a vu au Sénégal avec le mouvement Y'en a marre porté par des rappeurs, qui a ensuite gagné le Burkina avec le Ballet citoyen. La vitalité artistique incroyable du Burkina est sans doute la première ressource de ce pays. On ne peut donc proposer des traversées africaines sans passer par ce pays. Par Etienne Minoungou, qui y est un opérateur culturel majeur en plus d'être un artiste fabuleux, ainsi que par les danseurs Auguste Ouédraogo et Bienvenue Bazié de ‘Performers’ et ceux de ‘Objet principal du voyage’, mis en scène par le Néerlandais Herman Diephuis.

On retrouve dans ce cycle le mélange d'artistes reconnus et de jeunes talents, qui caractérise la programmation du Tarmac.

C'est une autre de nos « traversées ». Celle qui relie des artistes de générations différentes. Nous avons vocation à découvrir des talents, mais aussi à les accompagner. Dieudonné Niangouna, que nous avons soutenu à ses débuts et qui a depuis fait le festival d'Avignon, sera parmi nous avec la création de ‘Machin la Hernie’ de Sony Labou Tansi dans une mise en scène de Jean-Paul Delore. Pleine de résonances avec la situation politique congolaise très tendue de ces derniers mois, cette pièce est une parfaite illustration de l'apport du théâtre francophone sur le plan de la langue. Comme celle de Césaire et de nombreux auteurs contemporains, l'écriture de Sony Labou Tansi est d'une inventivité incroyable. Et très rare dans le paysage théâtre français actuel.

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