C't'a ton tour, Laura Cadieux

Théâtre
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C't'a ton tour, Laura Cadieux
© Philippe Dupouy.

Cécile Magnet incarne avec truculence et sensibilité la Laura Cadieux du Québécois Michel Tremblay.

Depuis le Off d'Avignon 2013, la grosse Laura Cadieux de Michel Tremblay, interprétée par la comédienne française Cécile Magnet, a parcouru bien des routes. Elle s'est installée dans bien des théâtres. La voilà maintenant à l'affiche du Lucernaire à Paris, avant de retrouver son berceau avignonnais. Toujours en grande forme. Il faut dire que Cécile Magnet a de l'expérience en matière de prose tremblaisienne. En 2011, elle était déjà la Marie-Lou de Christian Bordeleau dans ‘A toi pour toujours, ta Marie-Lou !’, spectacle qui a lui aussi connu une longue tournée. Preuve que le répertoire théâtral de Michel Tremblay, constitué pour l'essentiel entre les années 1970 et 2000, résonne encore fortement aujourd'hui. 

Légèrement adapté par Christian Bordeleau pour les scènes françaises, le joual – français québécois – de ‘C't'à ton tour, Laura Cadieux’ réjouit par son inventivité et son intelligence dans le traitement de la solitude. De l'ennui des petites gens. Comme Germaine Lauzon et ses invitées dans ‘Les Belles-Sœurs’(1968), la plus connue des pièces de Michel Tremblay, l'héroïne éponyme du roman porté sur le plateau par Christian Bordeleau est une femme au foyer tout ce qu'il y a, a priori, de plus banal. Juste un peu plus grosse que la moyenne. Pour ne pas dire carrément obèse. Mais très vite, le monologue que Cécile Magnet déploie dans un souffle épique révèle les bizarreries de la bonne femme. Ses névroses à la mesure de son tour de taille.

 

Pour Laura Cadieux, une simple traversée de la ville prend des allures de course de saut d'obstacles. Enrobée dans un costume grossissant conçu par Sylvie Blondeau, la comédienne commence son récit sur les chapeaux de roues. Si son personnage raconte une aventure qui lui est arrivée dans un passé proche, Cécile Magnet donne à sa traversée urbaine une immédiateté tout haletante. Sur un plateau occupé par une seule petite chaise en bois, elle dit l'aventure de Laura dans le métro, à la recherche de son fils disparu. Composé des patientes du cabinet d'un « génie-coyole » - « gynécologue », dans la langue tordue de Laura Cadieux – qu'elle consulte une fois par semaine, l'auditoire de cette fable échevelée interrompt régulièrement la logorrhée du personnage éponyme.

Cécile Magnet décline avec talent la drôlerie pathétique de Laura Cadieux pour incarner ses compagnes de désœuvrement. Sa madame Brouillette, amateur de bandes dessinées avec monstres et vampires, a la voix rauque et éraillée. Veuve enceinte depuis une durée indéterminée, sa veuve Armande Tardif a au contraire le timbre fluet. La gouaille fragile. A elle seule, la comédienne porte toutes les nuances du bourbier tremblaisien. Des normes sociales dans lesquelles les femmes s'empêtrent au point de développer des comportements pathologiques en tous genres, mais aussi une savoureuse autodérision. Christian Bordeleau et Cécile Magnet ont bien compris cela : jamais leur ‘C't'à ton tour, Laura Cadieux’ ne tombe dans le pathos. Il est sur le fil. Entre le rire du burlesque qui a parfois conscience de lui-même et la tragédie de son horizon bouché.

Le texte de Michel Tremblay nous parvient d'autant mieux que Cécile Magnet ne cherche pas à imiter l'accent québécois. Elle s'empare de la langue très imagée de l'auteur québécois avec un naturel étonnant. Si bien qu'elle nous fait regretter la rareté des héroïnes tremblaisiennes sur les scènes françaises. Cette Laura Cadieux donne des envies de Germaine Lauzon, de Manon et d'Albertine. On ne lui en voudra pas...

Par Anaïs Heluin

Publié :

Téléphone de l'événement 01.45.44.57.34
Site Web de l'événement http://www.lucernaire.fr
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