Démons

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Démons
© Pauline Le Goff

Lucrèce et Antonin ne sont pas du même monde que Katarina et Frank du 'Démons' de Marcial Di Fonzo Bo, joué au Théâtre du Rond-Point jusqu'au 11 octobre. Dans un coin de la scène du Théâtre de Belleville trône un fauteuil léopard à moitié avachi et au plafond, des guenilles en strass et paillettes sont accrochées à des câbles. Rien du luxe minimaliste dans lequel se pavanent Marina Foïs et Romain Duris. Les deux couples sont pourtant les héros de la même pièce. Ou presque. Pour sa seconde mise en scène, Lorraine de Sagazan a opté pour une adaptation libre du texte de Lars Norén. D'où le changement de prénom des deux personnages principaux, qui adoptent celui des comédiens Lucrèce Carmignac et Antonin Meyer Esquerré. D'où aussi la transformation du texte original, réduit par la metteuse en scène à l'état de canevas. Ce 'Démons' est pourtant fidèle à l'esprit de l'auteur suédois : il prend à parti le spectateur, sans le ménagement ni les manières bourgeoises servis au Rond-Point de mains de stars.

Agencé pour l'occasion en scène bifrontale, le petit plateau du Théâtre de Belleville ne laisse guère le choix au public : à portée de mains des comédiens, il lui faut non seulement assumer son statut de voyeur, mais aussi entrer dans le jeu que lui proposent Lucrèce et Antonin. A savoir, remplacer deux personnages que Lorraine de Sagazan a jugé bon de supprimer. Jenna et Tomas, les voisins de Frank et Katarina. Deux individus plutôt conventionnels, qui ne prennent conscience de la fadeur de leur vie de famille qu'au cours de la pièce. Au contact du couple central qui passe son temps à s'étriper et à se dire des horreurs.

Dans ce 'Démons', le public n'est pas roi. Comme le couple qu'il remplace, il est invité non pour son bon plaisir, mais pour partager un peu de la monstruosité de Lucrèce et d'Antonin. Et pour tromper leur ennui. Lorraine de Sagazan a pour cela accentué la mise en abyme présente dans le texte de Norén, mais de manière implicite. « Attendez, ne me dites pas que personne n'a jamais eu l'envie de prendre un fusil de chasse et de l'emmener à la campagne ou de lui foutre un médicament dans son verre ? Ou de fomenter une chute dans l'escalier ? », lance par exemple à la cantonade un Antonin hilare. Face à un tel sourire, on s'invente volontiers tous les vices. Avec sa chevelure rousse en bataille et son air naïf, Lucrèce Carmignac a elle aussi la méchanceté communicative. Tous les deux sont charmants. Atroces, mais charmants.

Ils peuvent alors tout se permettre. Exhiber l'urne contenant les cendres de la mère d'Antonin, censée être enterrée le lendemain. Chuchoter à l'oreille d'un spectateur une vague histoire de cave humide et pleine de petites loupiotes. Regarder une spectatrice dans le blanc des yeux jusqu'à ce qu'elle baisse la tête... Leur improvisation se coule dans le texte de Norén avec un naturel aussi désarmant que les petites danses d'Antonin sur des tubes italiens. Entre deux insultes et deux récits – tirés du texte d'origine ou écrits par Lorraine de Sagazan – au glauque hyperbolique, les comédiens brandissent des symboles et des phrases de convivialité qui tombent à plat. Des verres de vodka et des chips distribués à la va-vite. Des « c'est bon d'être ensemble. J'ai envie de vous offrir quelque chose pour nous glisser dans une ambiance très agréable. »

Le théâtre ne serait-il qu'un grand malentendu ? Sans la formuler, Lucrèce et Antonin posent cette question. Le plaisir que nous procure leur 'Démons' répond à leur place : tout dépend dans quelle intention il est fait. Sur quelle pensée du collectif il repose. Un 'Démons' peut alors être un malentendu ; l'autre un vrai rendez-vous. 

Par Anaïs Heluin

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