Don Quichotte

Théâtre
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Don Quichotte
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La compagnie Les Dramaticules adapte avec intelligence et humour le roman-fleuve de Miguel de Cervantès.

A force de se confronter aux monstres sacrés de la littérature, le metteur en scène et comédien Jérémie Le Louët n'a plus peur de rien. Surtout pas d'interroger l'institution théâtrale et le rôle des spectateurs, qui avant de s'installer pour voir sa dernière création se voit distribuer des feuilles sur lesquelles figurent des têtes de moutons. Moutons aux traits naïfs et bienveillants certes, mais moutons néanmoins. Peut-on assister passivement à un 'Don Quichotte' de deux heures, surtout s'il est créé par une compagnie spécialisée dans la confrontation avec les monstres sacrés de la littérature ? Sans doute pas, mais la question mérite d'être posée.

Ne serait-ce que pour introduire la mise en abyme et les nombreuses adresses au public qui rythment la dernière création des Dramaticules. De chants à l'inspiration brechtienne et de vidéos. D'une grande liberté, cette adaptation du fameux roman de Miguel de Cervantès (1547-1616) est une incitation à la réflexion autant qu'une histoire de chevalier fou.

Après le 'Macbett' de Ionesco, le 'Richard III' de Shakespeare, 'Le Horla' de Maupassant, 'Ubu roi' d'Alfred Jarry et un heureux détour du côté de l'écriture collective avec 'Affreux, bêtes et pédants' (2014), une satire de la vie culturelle française, Jérémie Le Louët poursuit avec ce 'Don Quichotte' son exploration du rapport entre pouvoir et folie entamée il y a dix ans. Comme à son habitude, il incarne pour cela le personnage principal. Ou plutôt ce qu'il en reste, dans un contexte de crise du spectacle vivant et des idéaux.

Après un simulacre de conférence publique sur le projet 'Don Quichotte', où il répond de manière laconique aux comédiens dispersés parmi les spectateurs, le directeur de la compagnie ne perd jamais tout à fait son air ahuri. Derrière les piteux exploits de son protagoniste, Jérémie Le Louët laisse transparaître le doute de l'artiste. Sa peur de ne pas être à la hauteur de l'œuvre que Orson Welles et Terry Gilliam ont échoué à adapter au cinéma, et de mettre en danger l'avenir économique de la compagnie. Dans le rôle de Sancho Panza, le facétieux Julien Buchy adopte le même type de jeu, comme les cinq autres comédiens qui interprètent tous plusieurs personnages. Avec énergie et précision dans l'art du ridicule doublé d'un soupçon de pathétique. En plus d'être un subtil ressort comique, cette ambiguïté prolonge la dimension critique portée par la mise en abyme.

L'été dernier devant la superbe façade du château de Grignan (Drôme provençale), lors des Fêtes Nocturnes où il a été créé, le mélange d'artisanal et de technique de ce 'Don Quichotte' a fait sensation. Loin de toute tentative de reconstitution historique, Jérémie Le Louët opte pour une scénographie hybride. Un lieu fait de bric et de broc, où un cheval de bois à pédales et un âne du même acabit se baladent dans des paysages en carton-pâte, entre des caméras et quelques projections vidéo. Les aventures de Don Quichotte et de Sancho Panza y apparaissent comme des chefs d'œuvre d'absurde auxquels il vaut mieux ne pas croire pour que la magie opère.

Dans un monde devenu hermétique à ce type de vie et de figure, chaque aventure du dernier des chevaliers errants est un effort de l'imaginaire contre un réel triste et intolérant. Le 'Don Quichotte' des Dramaticules est traversé par une réflexion sur la foi. « Don Quichotte voit dans les romans de chevalerie un nouvel Evangile. Il en fait sa religion, une religion dont il est le dernier prophète. Dans un siècle et un pays où la religion est si puissante et si violente, le personnage créé par Cervantès est une vraie bombe de subversion », dit Jérémie Le Louët dans un entretien publié dans L'Avant-scène théâtre (n°1403). Son travail nous en convainc.

Par Anaïs Heluin

Publié :

Téléphone de l'événement 01.45.88.62.22
Site Web de l'événement http://www.theatre13.com
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