Fille du paradis

Théâtre
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Fille du paradis
(c) François-Louis Athénas
Fille du paradis

Une superbe mise en scène du texte de Nelly Arcan.

Tout commence salle éclairée. Elle porte un manteau noir étroitement ceinturé à la taille et sourit, les pommettes roses et l’œil brillant. Il n’y a qu’une chaise et un verre d’eau. Et c’est bien suffisant, tout autre accessoire serait ici superflu.

Elle, c’est la putain. Cynthia. Celle qui s’allonge sur le lit d’une chambre aux rideaux tirés. Une sœur, une fille, une camarade de classe, une collègue. Une travailleuse du sexe qui offre son corps pour l’argent certes, mais pour s’abîmer sans doute un peu aussi. De sa scolarité entourée de nonnes, aux bancs de l’université à deux pas des peep show, c’est le parcours d’une jeune femme ordinaire mais née putain que la langue âpre de Nelly Arcan raconte. L’absence maternelle et l’inertie patriarcale sous le même toit. Le fantôme de la grande sœur morte qui trône au-dessus de la table à manger. Les crucifix cloués à chaque mur comme des sexes béants déguisés en œil de cyclope.

Sur scène, l’extraordinaire Véronique Sacri donne voix et corps à un récit délicat et bagarreur. Pas un seul centimètre carré de peau qui soit offert à la putasserie : la nudité s’immisce dans le verbe plutôt que dans l’image. Ce trou sans fond dans lequel des générations de femmes s’engouffrent pour se soustraire de leur vie. Un pouvoir sexuel qui pousse les femmes-filles à se vendre parfois au moins offrant, dans un souci presque perpétuel de plaire avant qu’il ne soit trop tard. Une marchandisation du corps et du plaisir qui conduit les pères-clients à coucher avec leurs propres filles-putes. Dans ce tumulte sourd, l’adaptation du premier roman de Nelly Arcan sonne tellement juste qu’on voudrait que la salle ne se rallume jamais.

Cynthia est cueillie par Ahmed Madani dans une mise en scène d’une poésie rare, capable de faire vivre le chaos intérieur sans autre chose que les mots. Il rend à ce personnage toute la pureté de sa lutte contre elle-même. Une auréole dessinée sur le mur par la lumière, un visage à peine perceptible dans l’obscurité… Qu’il est bon d’entendre du sens dans le noir alors que le monde gronde de couleurs au dehors. D’écouter Nelly dans la gorge, dans le corps, dans la présence et les yeux noirs de Véronique. Qu’il est bon que le théâtre sache encore s’extraire de la vie pour la rendre plus perceptible.

Par Elsa Pereira

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