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Freak interview : on a mis Jean Paul Gaultier sur le divan

Une fois n'est pas couture, Jean Paul Gaultier délaisse les podiums et signe son tout premier spectacle : Fashion Freak Show

PETER LINDBERGH
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On aurait pu faire une introduction à la Loïc Prigent. Parler de ses nouvelles collections, de son prochain défilé, de l’héritage maousse qu'il a laissé à ses contemporains. Sauf que non : une fois n’est pas couture, à 66 ans, le grand Jean Paul Gaultier délaisse les podiums pour les planches et signe son tout premier spectacle : Fashion Freak Show. Un mélange de « glamour, d’exubérance, de folie ». Bref, tout ce qui fait l’esprit Gaultier. Alors oui, la mode y gravite en permanence. Il y est question de sa vie et des différentes étapes qui la composent avec un auto-regard à la Roland Barthes. Le freak et le fun en plus. Les traits tirés – « faire un spectacle c’est l’équivalent de dix défilés à la fois » – le ton affable et la motivation pleine – « c’est un risque, un nouveau moteur » – , le bonhomme nous ouvre les portes de son Salon de Couture réunissant ses créations mythiques. L’occasion de parler dudit spectacle. Et de le mettre sur le divan. Littéralement.

Vous parlez d’un genre qui est à ma connaissance inédit, « entre revue et spectacle de mode. » Concrètement, à quoi doit-on s’attendre ?

Je raconte mon histoire avec toutes les époques importantes de ma vie, toutes les étapes qui ont fait que j’en suis arrivé là. Il y aura des personnages qui ont beaucoup compté comme mon ours, le premier transgenre que j’habillais quand j’étais gamin, ma grand-mère ou encore Micheline Presle qui a été ma muse avec Falbalas, le film de Jacques Becker. Mais aussi tout un tas de femmes et d’hommes qui ont compté dans mon parcours.

Cette histoire on va la raconter avec de la vidéo (Madonna fait une apparition), de la danse, de la chorégraphie et avec l’aide d’acteurs et de mannequins. Et préparez-vous également à entendre pas mal de musique. Comme Nile Rodgers qui a accepté – et c’est fantastique – d’adapter deux morceaux pour le show, dont une création chantée par Catherine Ringer. Le tout avec ce qui fait "l’esprit Gaultier" : le glamour, l’exubérance, la folie… Et bien entendu, plus de 200 créations et transformations imaginées pour l’occasion.

La façon dont vous présentez votre show, ça me rappelle un peu le spectacle qui vous a beaucoup marqué en 1976 à Londres... The Rocky Horror Picture Show.

Définitivement. Mais c’était Londres dans son ensemble qui m’a beaucoup marqué et inspiré. Il y avait une sorte de liberté qui arrivait en même temps qu’émergeait le mouvement punk. Concernant le spectacle, je l’ai vu en revenant des Philippines, où je bossais pour Pierre Cardin. C’est son affiche qui m’a séduite ! Je ne connaissais rien du Show, mais elle m’a fait saliver : les lèvres, le rouge qui coulait comme du sang sur un fond noir… C’était très beau et très graphique. Et j’ai pas été déçu. C’était de l’humour anglais, poussé à l’extrême, avec une sorte de travesti joué par Tim Curry, un acteur incroyable de la Royal Shakespeare Compagny. Il était absolument fabuleux avec ce mélange très masculin et très viril, décadent. 

Tout le show ne ressemblera pas à ça mais il y aura effectivement un passage à Londres avec toutes ces rock stars des années 70. Surtout Bowie, ce caméléon total qui m’a beaucoup influencé, avec sa part de féminité. Quand j’ai fait mon premier défilé homme, j’ai fait l’homme-objet : c’était le résultat de tout ça.

Il n’est pas question que de mode dans votre spectacle. Vous évoquez des sujets comme le sida ou la chirurgie esthétique par exemple… Mais toujours de façon joyeuse.

Parce que je pense que tout ça n’est qu’une fête en réalité. Bon le sida, évidemment que non. Mais pour le reste… La chirurgie esthétique, par exemple, a fait de très belles choses en ce qui concerne la chirurgie réparatrice. Et dans un sens, ce n’est qu’une extension et une exagération de la société qui évolue : ça existe depuis les années 30, même Sarah Bernhardt y avait droit. Si on y réfléchit, le fait de vouloir changer de visage et de se transformer, c’est du domaine du spectacle. En fin de compte aujourd’hui, tout le monde fait du spectacle. C’était ça l’idée. Mais attention je ne suis ni journaliste ni écrivain. J’ai été aidé par des gens qui ont su exprimer et retranscrire mes idées et ma parole mieux que moi…

Dans la création justement, quels sont les similitudes avec la mode ? Je veux dire, il y a dans vos défilés tout un travail scénographique comme dans un spectacle théâtral. Tout un travail sur les habits. Et je dirais même, tout un travail pour donner vie à des personnages. Je vous cite : « Habiller quelqu’un c’est lui donner vie » Finalement, faire un défilé et faire un spectacle c’est un peu la même chose ?

Complètement ! Et j’ai toujours vu le défilé comme un spectacle de mode, en accordant beaucoup d’importance à la mise en scène. Et ce depuis que je suis gamin : à 9 ans, j’ai vu une revue des Folies Bergère diffusée à la télévision. Ça a été un choc et je me suis dit : "je veux faire des costumes", notamment pour mon ours que j’habillais avec des plumes sur la tête et les fesses. Idem avec Falbalas, qui parlait d’une maison de couture et qui m’a beaucoup marqué. Mais du coup je n’ai jamais été attiré par la mode sur cintre, vous voyez ? Ça toujours été un défilé, avec une héroïne et une mise en scène.

C’est pour ça que quand j’ai imaginé mon premier défilé, naturellement, j’ai pensé à la mise en scène en choisissant moi-même des mannequins ou des non-mannequins qui sortiraient de leur rôle conventionnel marqué par les postures clichées. Je voulais montrer des femmes plus fortes, notamment dans la manière de bouger. Comme avec Anna Pavlovski, Farida Khelfa et Inès de la Fressange. Les gens critiquaient à l’époque en disant que ça ne faisait pas sérieux. Mais je le faisais avec beaucoup d’amusement et d’amour.

Mais il y a quand même une écriture qui est différente quand on touche au spectacle… 

Disons que j’ai pensé en termes de tableaux, c'était très visuel. C’est ma seule façon d’écrire, je ne sais rien faire d’autre. J'imagine des images, des photos, une réalité, des décors, des costumes, des lumières... Tout ça, je sais le manipuler. Pour le reste, toute l’équipe dont le metteur en scène, Tonie Marshall, m’a beaucoup aidée.

Justement, pourquoi l’avoir choisi ? Là encore, est-ce un clin d’œil à Falbalas, dans lequel joue Micheline Presle, la mère de Tonie Marshall ?

On a déjà travaillé ensemble pour Les falbalas de Jean Paul Gaultier en 2005. Et puis franchement, Tonie elle est comme une membre de ma famille, on s’adore. Je travaille également avec Micheline Presle qui joue le rôle de ma grand-mère. Je l’ai rencontré il y a de ça 25 ans, dans un restaurant, et je lui ai dit : "madame, c’est grâce à vous que je fais ce métier."

Simone Signoret disait que parfois les choses sonnent comme des évidences. C’est ma grand-mère qui m’a fait découvir Falbalas. Inconsciemment je me suis dit que son rôle devait être jouée par ma muse. Comme inconsciemment, je savais que ça devait se passer aux Folies Bergères, c’était un clin d’œil à mon moi enfant, comme une évidence.

Vous êtes très nostalgique…

Je crois que tout le monde voit la nostalgie comme quelque chose de mauvais. Mais ça dépend quel sens on lui donne. Moi, c’est quelque chose avec lequel je me porte très bien. J’entendais dire la dernière fois "oui mais il est resté centré sur l’enfance." Je ne suis pas centré sur l’enfance, je prolonge -peut-être sans m’en rendre compte- mon enfance, mais en étant bien ancré dans le monde d’aujourd’hui. C’est aussi pour ça que j’ai choisi un métier de mode : avoir des fondations, aimer aujourd’hui tout en pensant à demain.

Pour finir, si ce spectacle était un parfum, il aurait quel odeur ?

Le soufre ! (rires)

Quoi ? Fashion Freak Show, le premier spectacle de Jean Paul Gaultier
Où ? Aux Folies Bergèren, 32 rue Richer dans le 9e arrondissement
Quand ? A partir du 2 octobre
Combien ? Entre de 39 à 99€

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