La Dernière Bande

Théâtre
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La Dernière Bande
© Dunnara Meas

Peter Stein monte une version clownesque de 'La Dernière Bande' de Beckett. Un sublime moment d'absurde.

Il y a ceux qui naissent clowns, et ceux qui le deviennent. Mis en scène par Peter Stein, le Krapp de Jacques Weber fait sans conteste partie de la seconde catégorie. Avachi sur une table encombrée de boîtes métalliques, méconnaissable à cause d'une tignasse hirsute, le visage fardé de blanc et le nez rouge, le comédien incarne d'emblée un homme devenu bouffon à force d'échecs et de déceptions. Un vieux pitre solitaire et en fin de vie, qui distrait son ennui en se jouant pour lui-même des scénettes tragi-comiques. Des numéros éculés avec peaux de bananes et gestes répétés en boucle, dans la lumière douteuse d'un plateau pourtant équipé d'une grosse lampe centrale.

Le clown triste et échevelé commence alors son dernier acte. Sa dernière bande. Bouleversante de précision dans les gestes et les paroles du rituel d'adieu à la vie imaginé par Beckett, l'interprétation de Jacques Weber donne à l'absurde toutes les nuances qu'il lui faut pour ne pas tomber dans le pathos. Toute l'humanité. La performance est d'autant plus remarquable que l'écriture de Beckett laisse très peu de marge aux interprètes et metteurs en scène. Peter Stein a su trouver la sienne. Il s'est pour cela basé sur la version initiale de la pièce, modifiée par l'auteur en 1969, lorsqu'il a lui-même monté sa pièce au Schillertheater de Berlin. Il avait alors réduit le clownesque de Krapp à peau de chagrin. Jeté aux oubliettes, son nez rouge et le plus gros de ses pantomimes. Jacques Weber a récupéré le principal et s'est mis à son service. Tout entier.

Son Krapp n'a pas l'agonie discrète. S'il ne parle que par fragments, il n'est pas chiche en toux ni en grognements. Il tremble et marmonne. Semble régulièrement oublier ce qui motive ses pas chancelants. Le rituel auquel il finit par s'adonner a alors tout du geste arraché à la mort et au désespoir. Du geste de résistance. Le clown est grave et léger comme un clochard céleste. Il en a l'apparence. Lorsqu'il s'installe devant le magnétophone posé sur la table, Jacques Weber a déjà campé toute la détresse et l'humour noir de son Krapp. Car son pauvre hère ne fait pas que pleurer sur son sort. Entre une lamentation et un bout de récit un peu décousu, il s'exclame. S'étonne avec une voix aiguë de la bêtise de l'homme qu'il était hier.

Comme chaque année, le soir de son anniversaire, Krapp écoute une des bandes sur lesquelles il a résumé une de ses années passées, avant d'en enregistrer une nouvelle. Seulement, il sait que le récit qu'il s'apprête à livrer à sa bobine – un mot qu'il apprécie particulièrement – est le dernier. Son alcoolisme le ronge. Ses idées noires aussi. Comment jouer alors la comédie, sans l'idée d'un spectateur ? Peter Stein et Jacques Weber ont saisi toute la dimension méta-théâtrale de 'La Dernière Bande'. Si le comédien dialogue calmement avec l'appareil qui lui débite la synthèse ampoulée de sa trente-neuvième année, il adopte au moment de l'enregistrement un jeu beaucoup plus nerveux. Un fouillis de mains qui renversent tout sur leur passage et de pieds qui s'emmêlent. De mots boiteux.

Avec ce spectacle, Frédéric Franck fait des adieux doux amers au Théâtre de l'Œuvre qu'il dirige depuis 2012. Il signe son constat d'échec. « Je pars sans tristesse car je peux me reconnaître tout entier dans cet échec et à tout prendre, il vaut mieux un échec qui nous ressemble qu'un succès qui nous déforme », écrit-il en introduction du beau programme du spectacle. Essentiellement basé sur des artistes qui ont fait la gloire du théâtre des années 1980-1990, son projet n'a pas su trouver suffisamment de public. Donc pas non plus assez d'argent. Il part déçu d'« un monde où rien n'existe s'il n'est pas financé ». Déçu mais pas défait. La preuve par Krapp.

Par Anaïs Heluin

Publié :

Téléphone de l'événement 01.44.53.88.88
Site Web de l'événement http://www.theatredeloeuvre.fr
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