Les Fureurs d'Ostrowsky

Théâtre, Comédie
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Les Fureurs d'Ostrowsky
© Ronan Thenadey

Jean-Michel Rabeux a le don de couper dans les histoires que tout le monde croit connaître. Il tranche et tord Shakespeare, souvent. S'attaque à ‘La Barbe Bleue’ et à ‘Peau d'âne’, ou encore à une image qui a fait le tour des médias en 2014 : celle d'une soldate américaine tirant par une laisse un prisonnier irakien, à Abou Ghraib. D'hier ou d'aujourd'hui, les mythes l'interrogent. Lui donnent des envies de rire et de sang. ‘Les Fureurs d'Ostrowsky’ ne fait pas exception à cette règle tragi-comique. Solo écrit avec Gilles Ostrowsky et interprété par lui, ce spectacle « très très lointainement » inspiré de la « terrible histoire des Atrides » est même l'un des plus mythiques de Jean-Michel Rabeux. Après quelques créations plus timides que les autres en hémoglobine et en humour – la violence de ‘La Petite Soldate américaine’, et surtout ‘Au bord’ de Claudine Galea, était plutôt sobre, de même que celle des contes –, le metteur en scène revient à la cruauté qui lui réussit si bien.

Avec son casque de légionnaire en plastique, son short de bain rose, sa chemise hawaïenne et sa longue serviette, Gilles Ostrowsky est aussi antique qu'un Obélix de parc d'attraction. En beaucoup moins sérieux. Entre incarnation de plusieurs membres de la famille des Atrides et narration de leurs sanglantes aventures, le comédien se moque autant des histoires alambiquées des héros grecs que de leurs variantes contemporaines. Il est un Atrée ravi et hystérique devant son fourneau, où rissolent les enfants de son frère Thyeste. Il est ensuite un Thyeste ahuri, qui reçoit avec enthousiasme l'oracle lui commandant de violer sa fille Pélopia afin de donner naissance au garçon destiné à le venger de l'offense fraternelle. Il est une Pélopia maniérée, une Clytemnestre plus caricaturale encore avec sa longue perruque et sa robe à paillettes avec string assorti. Un Egisthe plus énervé que tous les autres car il arrive au bout de cette chaîne de meurtres.

Grâce à ses talents clownesques, Gilles Ostrowsky fait de ces Atrides des merveilles de grotesque et de monstruosité naïve. Pas très différents des ‘Quatre jumelles’de Copi, dont Rabeux a fait il y a quelques années des transsexuels aux tueries toutes enfantines. Le comédien puise dans sa large gamme de mimiques : des yeux globuleux, un sourire candide et toutes sortes de petits détails d'une étonnante précision. Son clown narrateur débite le mythe à toute vitesse. Quitte à sauter de gros morceaux comme la guerre de Troie. Trop connue, juge-t-il. Trop longue à raconter pour satisfaire son urgence d'énervement, aussi. Les ‘Fureurs’ se relâche pourtant un moment lorsque le comédien abandonne l'incarnation au profit de la narration. Petite faiblesse de soir de première, sans doute. Gilles Ostrowsky retrouve vite son énergie, et pousse la catharsis jusqu'à son terme.

Pour y parvenir, il fait tout au long du spectacle appel à l'imagination du spectateur. « Imagine ! », nous incite-t-il régulièrement avec sa voix aiguë et son air réjoui. Jean-Michel Rabeux n'a guère besoin ici de la structure circulaire qu'il installe souvent dans les salles de théâtre pour les transformer en une arène où la tragédie se contemple au milieu de ses voisins. Gilles Ostrowsky crée lui-même l'arène qui l'enferme. Il invite l'assemblée au spectacle de ses agonies multiples. Et de sa survie finale. Car dans le monde de Rabeux, vie et mort n'ont rien d'antagoniste. On peut être les deux à la fois. Ou ni l'un ni l'autre. On crève et on se relève aussitôt. On dit la bêtise d'un monde qui se répète à l'infini, tout en en décapant les vieux mythes. En faisant apparaître leur cruauté intemporelle dans un éclat de rire salvateur. 

Par Anaïs Heluin

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