Nécessaire et urgent

Théâtre
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Necessaire et urgent
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Hubert Colas donne forme aux 524 questions d'Annie Zadek adressées aux fantômes de ses parents juifs exilés de Pologne.

L'inventaire. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Jacques Prévert orchestrait grâce à lui la rencontre entre un raton laveur et un monsieur décoré de la légion d'honneur. Entre « une Victoire de Samothrace, un comptable, deux aides-comptables, un homme du monde, deux chirurgiens ». Comme de nombreux surréalistes, Georges Pérec en fit plus tard un de ses exercices de prédilection. L'outil d'une description de la société de consommation naissante dans son premier roman, ‘Les Choses’ (1965). Et ce n'est pas terminé. Avec ‘Nécessaire et urgent’, Annie Zadek prouve que la force littéraire de l'inventaire est loin d'être épuisée. En 524 questions, elle interroge les débuts du génocide juif. Les traces laissées par cette tragédie dans sa mémoire personnelle et dans celle de ses contemporains. Mis en scène par Hubert Colas, ce texte est un vertige canalisé avec grâce. Une poésie de l'absurde portée par un troublant symbolisme.

Avant même que Bénédicte Le Lamer et Thierry Raynaud n'entament leur litanie interrogative, le refus de toute représentation est patent. Hubert Colas n'a pas besoin de grand chose pour matérialiser les lacunes énumérées par Annie Zadek. Une cage en verre lui suffit. Grâce à ce dispositif ambigu, à la fois net et à demi transparent, le metteur en scène parvient à ancrer l'indicible au centre du plateau. Rien de tel qu'une contrainte bien claire pour déployer son incertitude. Mise en valeur en début de spectacle par les spectres dansants conçus par le vidéaste Patrick Laffont, la scénographie d'Hubert Colas est alors purement surréaliste. A l'intérieur de leur boîte où ils ont à peine la place de faire quelques pas, les deux comédiens arpentent l'indicible avec une liberté exceptionnelle. Tout en sobriété.

Bénédicte Le Lamer et Thierry Raynaud n'incarnent pas Annie Zadek. Dans sa direction d'acteurs non plus, Hubert Colas ne cède pas au naturalisme. Tantôt tendre, tantôt accusateur, Thierry Raynaud ouvre l'énumération. « C'était en quelle année, déjà ? », commence-t-il. Sans attendre de réponse, il poursuit. A l'histoire de l'auteure, racontée sur la feuille de salle, chacun peut ainsi substituer la sienne. Ou simplement remplir de sa culture les trous laissés béants par les comédiens. Partis de Pologne en 1937 en même temps que de nombreux autres juifs et communistes, les parents d'Annie Zadek laissent place à d'autres parents. A des histoires grandes et petites. Intimes et politiques. Car si quelques questions font explicitement référence à l'avant et à l'après génocide, la plupart pourraient être posées par n'importe quel enfant à n'importe quels parents. ‘Nécessaire et urgenta l'inventaire universel et concret. L'exil passé dont il parle fait écho à des exils présents. A ceux qui avortent en Méditerranée.

Le chapelet de questions sans réponse d'Annie Zadek aurait très bien pu être porté par un seul comédien. En le confiant à deux personnes, Hubert Colas ne fait pas qu'éloigner le spectre de l'incarnation : il dit la nécessité d'un dialogue en dépit du pire. Les deux interprètes ont beau ne jamais amorcer une conversation au sens classique, leurs questions se complètent. Forment ensemble un chaînon contre le silence. L'auteure de ‘Nécessaire et urgent’ n'a jamais rien su de la vie de ses parents en Pologne ; sans combler ce vide, Bénédicte Le Lamer et Thierry Raynaud construisent à partir de lui une belle partition. Minimaliste et complexe. Les 524 questions d'Annie Zadek et d'Hubert Colas ne se contentent donc pas de creuser l'ignorance. Elles donnent lieu à une harmonie fragile d'un nouvel ordre. Celle d'un théâtre en mouvement.

Par Anaïs Heluin

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