Qui a peur de Virginia Woolf ?

Théâtre
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Un canapé noir, massif, une chaise et un escalier rouge. Conçu par Jacques Gabel pour la mise en scène d'Alain Françon, le décor de 'Qui a peur de Virginia Woolf' (1962) n'a rien de charmant. Rien du douillet intérieur bourgeois que l'on s'attend à trouver chez une fille de directeur d'université et d'un professeur d'histoire. Par endroits, la peinture de ce salon dépouillé laisse même apparaître la couleur des briques. Cette esthétique de l'inachevé, de l'instable, fait avec bonheur contrepoint au naturalisme de la pièce maîtresse de l'Américain Edward Albee. Une des scènes de ménage les plus brillantes jamais écrites, que Mike Nichols adaptait au cinéma en 1966, avec Elizabeth Taylor et Richard Burton dans les rôles de Martha et George.

Pour habiter son plateau austère, Alain Françon fait appel à deux grands comédiens tous deux formés par Antoine Vitez : Dominique Valadié et Wladimir Yordanoff. Avant même qu'entrent en scène Julia Faure et Pierre-François Garel, ces deux-là font du vide de la scène un espace de jeux à la mesure de l'imagination débordante de leurs personnages. Lustres, rideaux, vaisselle et autres accessoires domestiques auraient limité leur champ dramatique et la portée de leurs empoignades verbales ; ils ont ici la latitude nécessaire pour exprimer toute la complexité de Martha et George. Loin de l'hystérie mise en scène par Mike Nichols, les quatre comédiens dirigés par Alain Françon s'attaquent sans un cri. Sans autres pleurs que celles de Julia Faure en Honey aussi saoule que stupide. Une réserve qui va fort bien à 'Qui a peur de Virginia Woolf ?'

En accordant le jeu de ses interprètes à son décor minimaliste, Alain Françon tourne radicalement le dos à tout accent vaudevillesque autant qu'à une interprétation psychologisante de la pièce d'Edward Albee. Pour lui, la soirée que passent ensemble Martha, George, la jeune Honey et son mari Nick est un jeu très sérieux. Une partie de massacre dont les règles ultra précises sont révélées au spectateur au fur et à mesure que Martha et George déballent des horreurs devant leurs hôtes. Lesquels, malgré eux, finissent par adopter les attitudes que leurs aînés leur imposent à force de provocations. Inspiré par la lecture de l'ouvrage collectif 'Une logique de la communication' (Le Seuil, 1972), dont un chapitre est consacré à l'analyse de 'Qui a peur de Virginia Woolf ?', le metteur en scène ne voit pas en Martha et George un couple au bord de la rupture. Au contraire. Si leur joute verbale les atteint, elle est aussi leur principe de survie. Leur équilibre guère plus précaire qu'un autre, mais qui se détraque lorsque Martha enfreint l’une des règles des jeux conjugaux partagés avec George et révèle à Honey l'existence de leur fils imaginaire.

Le déballage d'anecdotes intimes qui s'ensuit captive par les nuances d'expression avec lesquelles elles sont contées. D'autant plus remarquables que Julia Faure et Pierre-François Garel, eux, adoptent un registre de jeu beaucoup plus classique. Tandis que Dominique Valadié alterne brillamment entre fausse cajolerie et malicieux sarcasmes et que Wladimir Yordanoff décline à l'envi son statut de mari dominé, les deux autres se décomposent au fil des verres de gin. Et des jeux qu'invente George pour rétablir l'équilibre bouleversé. Réduits à leur strict minimum, tous les déplacements des comédiens traduisent les stratégies de chacun. Mais jamais leur finalité. Nette, presque tranchante, la lumière de Joël Hourbeigt accompagne avec élégance le mystérieux duel. La sobriété de cette mise en scène suffit à actualiser les quelques allusions au contexte socio-économique de l'Amérique des années soixante qui ponctuent la pièce. 

Par Anaïs Heluin

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Site Web de l'événement http://www.theatredeloeuvre.fr/
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