Une trop bruyante solitude

Théâtre
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Une trop bruyante solitude
© Lise Levy

Debout sur un petit morceau de bois – un mètre carré à peine, juste de quoi s'autoriser un espace entre les pieds – Thierry Gibault a tout du naufragé. Survivant ou en sursis. Dans des vêtements d'un blanc poisseux, informes et recouverts de taches noires, le comédien semble davantage lutter contre lui-même que contre une catastrophe extérieure. Il roule des yeux, hagard. Sans chercher à percer l'obscurité qui l'entoure. Eclairé par une faible ampoule suspendue au-dessus de sa tête, dérisoire sur le plateau nu, il déroule un monologue halluciné, où rats et punaises côtoient Dostoïevski, Nietzsche et autres génies de la littérature et de la philosophie. Où plane l'ombre d'une dictature qui ne dit jamais son nom – le régime communiste tchèque, de 1948 à 1990 – et de la censure. Thierry Gibault incarne Hanta, narrateur du chef-d’œuvre du tchèque Bohumil Hrabal (1914-1997) 'Une trop bruyante solitude'. Un homme simple, « instruit malgré lui », dont les livres ont pendant 35 ans connu la censure, l'interdiction et le pilon.

Avec cette pièce, le jeune théâtre de Belleville, qui s'illustre par ses belles découvertes de jeunes équipes – celle de 'Démons' par exemple, mis en scène par Lorraine de Sagazan, ou plus récemment de 'Poignard' monté par Alexis Lameda-Waksman – s'ouvre à des artistes dont la réputation n'est plus à faire. Thierry Gibault et le metteur en scène Laurent Fréchuret, qui a commencé sa carrière par des adaptations inédites de Beckett au début des années 1990, s'aventurent avec bonheur dans la petite salle de 96 places, à la taille idéale pour leur seul en scène tout en humour noir et en tragique. Grâce à une grande proximité avec le public, le moindre changement dans le jeu de Thierry Gibault, la moindre variation de lumière savamment maniée par Eric Rossi, participent de la parole tragi-comique du bouleversant Hanta. De son air de vieil enfant troublé par l'entrée du monde dans une modernité qui l'exclut d'office.

Entre anecdotes surréalistes et descriptions de son quotidien de presseur de papier alcoolique, Hanta dévoile ses nombreuses contradictions. Son intelligence étrange, biscornue, de maillon d'une chaîne totalitaire. Enfermé depuis des années dans une cave humide à pilonner toute trace écrite d'esprit critique ou de poésie, mais lecteur avide de tout ce qu'il réussit à sauver de son propre travail. A la hauteur de ces paradoxes, Thierry Gibault est un Hanta aux contours multiples. Tantôt d'une douceur déconcertante, tantôt d'une violence amère, mêlée à un humour de toute évidence né du désespoir. Car dès le premier des courts fragments de texte qui composent le spectacle, tout comme le court roman de Bohumil Hrabal, on apprend que Hanta vient de perdre son travail. Entrecoupés de quelques secondes d'obscurité complète, les flashs suivants composent une subtile dramaturgie du précaire et du brut. Une fascinante partition d'apocalypse.

A un moment où, bouleversée par l'irruption de la violence sur le sol national et par la dérive droitière du gouvernement, la scène française commence à interroger la possibilité d'un retour à un théâtre politique, cette adaptation d''Une trop bruyante solitude' par Laurent Fréchuret ébranle. Par sa puissance poétique, bien sûr. En partie aussi parce que le récit de Hrabal est à la croisée du « je » et du collectif. Et que si un théâtre politique peut renaître demain, il devra s'opposer d'une manière ou d'une autre à l'écrasante tendance narcissique du théâtre français actuel.

Par Anaïs Heluin

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