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A l’occasion d’un Art Basel écourté, le collectif gastronomique We Are Ona a invité l’artiste thaïlandais Rirkrit Tiravanija à imaginer un projet créatif autour de la Thaïlande. De quoi rappeler que l’art n’a pas attendu les foires huppées pour mettre les pieds dans le plat.

Dans le monde de l’art, il y a deux sortes de vernissages : ceux où l’on regarde les œuvres en tenant une coupe de champagne tiède, entre deux claquements de bises tout aussi chaleureux, et ceux où l’on finit par se demander si le buffet ne serait finalement pas la meilleure pièce de l’exposition. Entre les deux, une petite révolution mijote. À Art Basel Paris 2026, le collectif gastronomique We Are Ona invite l’artiste thaïlandais Rirkrit Tiravanija à embarquer pour Bangkok. Une collaboration qui rappelle que l’art ne se contente plus de se regarder : il se goûte, se partage et met souvent du temps à se digérer.
Quel meilleur artiste pouvait inviter We Are Ona que Rirkrit Tiravanija qui, depuis plusieurs décennies, a fait de la cuisine et de la notion d’hospitalité de véritables médiums artistiques ? En préparant des repas pour les visiteurs de ses expositions, il transforme la galerie en cuisine ouverte, et le public en convives. Avec lui, pas de chef-d’œuvre à contempler religieusement à deux mètres de distance, mais une œuvre qui se joue dans l’expérience, dans les rencontres, et qui disparaît, bouchée après bouchée. De quoi donner quelques sueurs froides aux collectionneurs. C’est vrai ça, difficile d’accrocher un curry vert au-dessus du canapé.
Aussi révolutionnaire semble-t-elle, l’idée n’est pourtant pas si nouvelle (on passera sur le cours magistral sur Arcimboldo et ses portraits fruités). Depuis aussi longtemps qu’on s’en souvienne, cette obsession de faire de la bouffe un médium n’a cessé de germer dans les têtes des artistes, jusqu’aux années 1960, où les artistes passent enfin à la pratique. L’enjeu ? Faire descendre l’art de son piédestal, et pourquoi pas, le faire sortir de son cadre. Le plus littéral de tous est sans doute Daniel Spoerri, fondateur du mouvement « Eat Art », qui a transformé ses tables post-repas en tableaux à accrocher direct au mur, avec son concept de « tableau-piège ». Un concept qui le pousse carrément à organiser un resto éphémère en 1963 à la Galerie J., à Paris, pour permettre à tous les spectateurs/invités de créer leurs propres tableaux-pièges. Toujours plus inventif, l’artiste ouvre, en 1968, un resto (conçu pour durer, cette fois) à Düsseldorf, où il invite régulièrement ses potes à imaginer des pièces artistiques à partir de nourriture. Ben, Arman ou encore Niki de Saint Phalle y « exposeront » ainsi leurs créations comestibles.
Cette articulation entre art et alimentation inspirera également de nombreux artistes du mouvement Fluxus. Pensons par exemple à l’œuvre « Make a Salad » d’Alison Knowles, réalisée en 1962, une performance participative qui invitait le public à préparer une gigantesque salade avant de la partager publiquement. Pensons même carrément au fondateur de Fluxus, George Maciunas, qui, entre 1963 et 1969, a organisé une pléiade de repas conceptuels autour de « recettes » complètement absurdes, où les ingrédients traditionnels étaient remplacés par des matériaux non comestibles, comme de la colle, de la mousse de polyuréthane ou de la ficelle. C’est d’ailleurs ce même artiste qui a collectionné, durant un an, tous les emballages de nourriture qu’il a consommés, pour en faire une sculpture, toujours exposée au MoMA (« One Year », 1973-1974). Et là, on devrait parler d’Andy Warhol et de ses boîtes de soupe, mais non, on ne le fera pas. Car plus que le discours sur la consommation, ce qui intéresse les artistes Fluxus, c’est ce que produit la nourriture elle-même, en tant que matériau, mais aussi en tant que concept.
Pas étonnant donc que, plus tard, les pratiques relationnelles et l’interaction sociale dont découlent les repas (dont Tiravanija est l’une des figures majeures actuelles) deviennent un matériau à part entière. Car manger ensemble n’a rien d’anodin. Qui invite qui ? Qui cuisine, qui sert, qui débarrasse ? Autour d’une table se rejouent les rapports de classe, les traditions, les identités et les rapports de pouvoir. La nourriture est une archive intime qui raconte aussi bien les migrations que les transmissions familiales, les territoires que leurs inégalités. Entre 1974 et 1979, l’artiste américaine Judy Chicago a ainsi entrepris d’organiser des banquets féministes fictifs autour d’une table triangulaire, symbolisant à la fois la forme d’un pubis et la volonté d’établir une structure égalitaire, sans « chef de table ». Autour de cette installation, 39 couverts (13 de chaque côté, pour créer trois « Cènes féministes ») sont personnalisés pour accueillir 39 femmes importantes de l’Histoire, reliées entre elles par un chemin de table brodé cette fois-ci par des centaines de femmes. Une installation majeure de l’histoire de l’art qui repose sur un sol composé de 2 300 carreaux de porcelaine blanche, où sont gravés en lettres d’or les noms de 999 autres femmes à ne jamais oublier.
Une grande tablée comme une assiette peut en effet en dire long sur le monde, même quand elle est vide. Récemment, nous avons découvert le travail de Paolo Almario, un artiste colombien lauréat du Grand Prix du concours State of the ART(ist) 2026 d’Ars Electronica, qui recrée les portraits d’hommes de pouvoir de son pays à partir d’étiquettes de confiture, que des machines détruisent petit à petit pendant que le public mange du pain. Une œuvre qui se base sur l’histoire de l’artiste, fils d’un détenu politique, mais aussi sur un jeu de mots typiquement colombien : en effet, là-bas, mermelada désigne aussi bien la confiote que la distribution clientéliste du pouvoir politique. Malin.
Car si s’attabler entre amis autour d’une table est souvent l’occasion de passer un bon moment, certains artistes préfèrent mettre les pieds dans le plat, et mélanger food et culture pour mieux parler du monde, aussi difficile que soit la conversation. Fondée par Raphael Castoriano, l’initiative Kreëmart a par exemple fait collaborer artistes et pâtissiers pour créer des œuvres éphémères et comestibles. En 2009, une première performance artistique consistait par exemple à faire détruire un grand gâteau à l’effigie de figures politiques américaines par les artistes Ghada Amer et Reza Farkondeh, avant de partager les morceaux avec les convives. Avec cette œuvre, le collectif rappelle que le peuple peut s’unir pour « manger » le pouvoir, voire le réduire à néant. « Let them eat cake », disait Marie-Antoinette ?
D’autres approches, plus douces, misent aussi sur le goût pour sensibiliser. En 2003, Olivier Darné a fondé à Saint-Denis le collectif « Parti Poétique », où il fait depuis goûter aux habitants l’empreinte invisible de la ville à travers son « Miel Béton ». Un miel qui a aussi bien le goût des abeilles en voie d’extinction que des enfants qui jouent dans la rue et des pouvoirs publics qui oublient les villes de banlieue. Dans la même veine, l’artiste français Thomas Ferrand organise des cueillettes-performances où les plantes sauvages deviennent matière à cuisine et à réflexion écologique quand, de son côté, Marie Preston utilise la cuisine comme lien social et réunit des groupes de femmes autour de la fabrication du pain dans son projet, « Le Pain Commun ». L’œuvre se miche, pardon, se niche alors dans le savoir-faire transmis, le temps passé ensemble, la communauté qui se forme. Rien de spectaculaire, nous direz-vous. Et c’est précisément tout le sujet : créer peut aussi consister à pétrir des liens plutôt que de la matière. C’est d’ailleurs dans cette veine que s’inscrit le projet de We Are Ona et de Rirkrit Tiravanija. L’objectif annoncé par le duo ? « Rassembler autour de la table, créer des espaces d’échange et faire le lien entre traditions culinaires, art et culture ». Au fond, la recette est simple : prendre une pincée d’art, une bonne dose de politique et réunir tout le monde à table. Le reste, c’est du partage. Et ça, ça ne se contemple pas : ça se vit.
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