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Interview de George Miller

Rencontre avec le réalisateur du démentiel 'Mad Max : Fury Road', en salles

© Jasin Boland
Tom Hardy et George Miller

Punk en diable et premier film taré, le ‘Mad Max’ de 1979 a dépoussiéré le film de genre à sa sortie. Pour les moins éclairés, un petit coup de pouce : le premier ‘Mad Max’ est un pur produit australien (non, ça ne venait pas d’Hollywood), crado et malin. Contrairement à pas mal de films de science-fiction ou d’anticipation, les décors restaient minimalistes dans ce monde ravagé par la crise du pétrole et les motards en maraude, et les personnages avaient préféré le cuir aux tuniques futuristes – notamment pour des questions de budget.

Après ce premier succès qui s’est très bien exporté, les studios hollywoodiens se sont réveillés et George Miller a pu réaliser deux suites avec Mel Gibson : ‘Le Défi’ (1981), chef-d’œuvre du film d’action, classique instantané et mètre-étalon du long-métrage de fin du monde ; et le vilain petit canard, boudé par les fans et pourtant très bon ‘Au-delà du dôme du tonnerre’ (1985). Pour la plus grande joie des fans, Miller livre aujourd’hui son ‘Fury Road’ (lire notre critique ici), nouveau chapitre très attendu de cette saga. Plus qu’un reboot de la franchise, c’est une refonte visuelle totale : fantasmagorique, surréelle, saturée d’explosions rouges incandescentes et de bleu froid dans un désert parfois abstrait. Nous avons rencontré Miller, 70 ans, dans sa maison à Sydney.

Ce nouveau film est super et on comprend pourquoi ça vous a pris des années pour le réaliser. Donc avant tout : bravo pour ces retrouvailles avec Max.

Oh, merci. Vous êtes l’un des premiers journalistes à le voir. On a presque terminé le film hier. [Rires] Après autant de travail, on est toujours un peu hésitant. On se sent comme un gamin qui vient de terminer un dessin et qui demande à ses parents ce qu’ils en pensent.

Peut-être que c’est encore un peu tôt pour vous faire votre propre idée.

En effet. Ces personnages sont comme des amis imaginaires que j’ai tout le temps en tête. Et le tournage de ce film en particulier a été une expérience bien délirante.

Dites-nous en plus. Déjà, pourquoi vous être éloigné de la franchise ?

Bon, je vais essayer de la faire courte. Après le tournage du premier ‘Mad Max’, je pensais que je ne referai jamais de film, à part un autre ‘Mad Max’. Le deuxième volet m’a permis de mener à bien toutes les idées que j’avais pour le premier. Du tournage du troisième (‘Mad Max : Au-delà du dôme du tonnerre’ de 1985), je ne me souviens pas grand-chose, vu qu’à l’époque mon partenaire Byron Kennedy avait trouvé la mort dans un accident d’hélicoptère. On s’était déjà engagés à faire le film, mais quand je l’ai terminé, je pensais aussi en avoir fini avec ‘Mad Max’. Toutes ces années, des gens me demandaient si j’allais en refaire un, et je répondais toujours : « Sûrement pas. »

Donc cette époque reste pour vous très liée à Byron ?

Oui, bien sûr. Vous savez, j’ai grandi avec lui et on passait nos journées ensemble, tout au long de nos études de médecine. Byron est devenu mon « jumeau de cinéma ». On était très complémentaires, il s’occupait du son et moi de l’image. Et on a fait ce premier long métrage avec un tout petit budget, ce qui a au final été la meilleure chose qui pouvait nous arriver, puisqu’on devait absolument tout faire. Et c’est en faisant tout qu’on devient polyvalent.

Le fait d’avoir peu de moyens vous forçait à être plus créatifs ?

Assurément. Le premier ‘Mad Max’ devait au départ se dérouler dans un univers contemporain. Mais je me suis rendu compte que nous n’aurions jamais le budget pour remplir les rues avec des gens, des voitures et tout le reste. Je ne devrais peut-être pas avouer ça, mais le caractère post-apocalyptique de ‘Mad Max’ est d’abord une conséquence budgétaire, et j’ai simplement utilisé un bandeau – « Dans quelques années » – qui nous a permis de tourner dans des ruelles vides et des immeubles décrépits à la périphérie de Melbourne.

Qu’est-ce qui vous a finalement rappelé à cet univers brutal ?

J’avais cette idée qui me revenait sans cesse, et que je rejetais continuellement. J’étais dans cette espèce d’état hypnagogique [état de conscience particulier entre la veille et le sommeil, ndt] qu’on peut ressentir dans un vol au-dessus du Pacifique, depuis Los Angeles jusqu’à Sydney, de nuit. ‘Fury Road’ se déployait déjà en grande partie dans ma tête, d’une manière à la fois indistincte et proche de ce que vous pouvez voir en salles. A ce moment-là j’ai dit à mon collègue : « Je pense qu’il va bientôt y avoir un autre ‘Mad Max’. » Je ne savais pas que ça allait me prendre plus d’une décennie avant de le voir terminé ! [Rires]

Ce nouveau film est superbe – luxuriant, coloré, pas forcément ce à quoi je m’attendais. Pourquoi avoir retravaillé votre palette de cette manière ?

Si vous vous apprêtez à revisiter un monde 30 ans plus tard, il vaut mieux qu’il soit unique et familier – « unique » étant le terme qui compte au final vraiment. Vous ne pouvez pas faire quelque chose que vous avez déjà fait. Il fallait que la sensation soit différente. L’instinct général aurait voulu d’un film désaturé, avec une gueule de ferrailleur ambulant. Alors je suis allé contre l’intuition pour le saturer de couleurs chaudes. Je répétais une sorte de mantra à l’équipe de design : ça n’est pas parce qu’ils vivent dans des terrains vagues que les gens ne font pas de belles choses. J’ai pas mal voyagé en Afrique et ça m’a toujours frappé que même dans les townships les plus pauvres, des types arrivaient à faire de superbes jouets avec des matériaux aussi ingrats que du fil de fer, du plastique ou des canettes. L’esthétique survit à l’apocalypse.

Tous les ‘Mad Max’ sont bien menés, pas seulement en termes d’action mais aussi du point de vue d’une psychologie du futur qui paraît crédible. Est-ce que vous vous êtes isolé pour mettre au point ce monde ?

C’est vraiment plaisant pour moi parce que je ne retourne pas vers le futur, j’avance plutôt vers le passé. On se retrouve dans un monde qui existera dans 45 ou 50 ans, quand l’apocalypse débutera. L’apocalypse est amenée par toutes ces choses terribles dont on entend parler aux infos – certaines se réalisent. Alors vous vous retrouvez avec ce monde élémentaire, basique. Et l’attrait qu’exerce ce monde est le même qui a guidé le western américain pendant aussi longtemps. La simplicité, le paysage restreint, le minimalisme de tout ça fait que l’histoire devient allégorique. D’une certaine manière, c’est moins un récit édifiant qu’un conte moral, dans un monde où la survie prend le pas sur l’humain.

C’est ce que vous voyez dans le monde tel qu’il est aujourd’hui ?

Disons-le ainsi : le comportement le plus rare dans le monde de ‘Mad Max’, c’est la tendresse d’un humain à l’égard d’un autre. Alors que dans notre monde – ou du moins celui dont nous faisons l’expérience dans les pays dits « développés » – les comportements inhabituels se rapportent à des choses sombres. C’est donc un retournement pas rapport à ce que nous vivons. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas certaines zones dans le monde où l’apocalypse a en quelque sorte déjà eu lieu. Juste que dans ce film on prend ces données, on les réduit et on voit ce qui en sort. Sans vouloir trop m’étendre là-dessus, je pense quand même que c’est ce qu’on demande à toute histoire et à tout raconteur d’histoires – au milieu du bruit, on cherche un signal. On est bombardés par des données et de l’information, et donc je pense qu’on cherche des histoires qui, jusqu’à un certain point, peuvent expliquer certaines facettes de notre rapport au monde.

Est-ce que vous aviez l’idée de travailler de nouveau avec Mel Gibson pour le rôle ?

En 2001, on était à deux doigts de le faire avec lui. Il avait entendu parler du projet et dit qu’il était vraiment intéressé. Après le 11 Septembre, le dollar américain s’est effondré par rapport au dollar australien, et notre budget a donc été réduit en miettes. Avant de pouvoir nous organiser, j’ai dû passer 4 ans à travailler sur ‘Happy Feet’, dans lequel nous avions investi de l’argent et comptions pour un nouveau départ. Quand on a redémarré le projet ‘Fury Road’, Mel avait déjà traversé pas mal de zones de turbulence dans sa vie.

Donc sa vie privée est entrée en ligne de compte ?

En fait, j’en suis arrivé à me dire que le film ne traitait pas d’un vieux Guerrier des routes. Donc j’ai commencé à chercher quelqu’un pour jouer Max, de la même manière qu’on remplace un 007 pour un ‘James Bond’.

Ca n’a pas posé de problème avec Mel Gibson ?

Mel et moi n’avons jamais parlé de faire de Max un vieil homme, on voulait le même personnage. Et vous savez, Tom Hardy était âgé de six semaines quand on a commencé le tournage du premier ‘Mad Max’. [Rires] Et Mel avait 21 ans pour le premier, 24 ans pour le deuxième épisode. Il était très mature, n’était déjà plus un ado mais vraiment un homme. Vu que les années passaient et que toutes ces autres choses sont arrivées, on a choisi Tom. Max est une sorte d’archétype – en un sens, il est un personnage d’avant le cinéma. Il reste très folklorique : un vagabond dans le désert, en quête de sens. Après, il y a la question du choix de l’acteur qui, selon mon intuition, pourrait le mieux incarner ce rôle. Tom était le plus évident, j’ai vu ‘Bronson’ et une mini-série dans laquelle il joue. Et quand je l’ai rencontré, il avait ce même charisme que Mel entrant dans la pièce, il y a toutes ces années. Alors c’était Tom, un point c’est tout.

Est-ce que Tom Hardy pourrait jouer dans d’éventuelles suites ?

Oui, si le film marche bien. Ca nous a pris tellement de temps de faire ce film, que même sans y penser on avait déjà un autre scénario et une nouvelle. Si ça fonctionne pour ‘Fury Road’, c’est quelque chose que j’aimerais essayer de porter à l’écran.

Vous avez pensé dès le départ à Charlize Theron pour le rôle de Furiosa ?

Pour la faire courte : oui. A chaque fois que je la quittais des yeux, elle me revenait en pleine face. C’est quelqu’un qui a de l’envergure, physiquement et mentalement. Aussi, vu qu’elle est une danseuse de ballet expérimentée, elle est très disciplinée physiquement. Le côté taiseux du film ne l’intimidait pas. Tom est aussi quelqu’un de très athlétique, il joue au rugby d’ailleurs. Je pense qu’on avait besoin de ces qualités.

Ca n’était pas un peu étrange de ne pas faire ce film en Australie ? On associe tellement ‘Mad Max’ à l’outback rugueux de là-bas…

Oui ça l’a été, notamment parce qu’on s’est préparés pour tourner en Australie. On avait presque 200 véhicules de construits, toutes les cascades avaient été répétées, on avait même nivelé des routes pour donner vie à tout ça, avec de la terre rouge et plate qui s’étend à perte de vue. Et puis la pluie s’est abattue, comme jamais depuis 15 ans. Et assez vite, le décor avait pris des airs de jardin luxuriant, avec de magnifiques fleurs aux couleurs éclatantes qui attendaient simplement sous la terre de recevoir quelques gouttes d’eau. On a attendu 18 mois, mais c’est resté, ce qui est bien pour la terre, moins pour l’apocalypse ! [Rires] On a dû tout trimballer de la côte Est de l’Australie jusqu’à la côte Ouest de l’Afrique, pour tourner en Namibie, où il ne pleut jamais étant donné le climat froid qui remonte de l’Antarctique jusque dans la chaleur du désert.

Vous avez vu ça comme un signe ?

Je dois dire que j’ai souvent pensé que le film ne se ferait au final jamais. Mais d’une certaine manière on ne peut le tuer avec quelques coups de bâton. Il devait se faire, d’une façon ou d’une autre.

Pourquoi selon vous les spectateurs aiment tellement les films post-apocalyptiques ? Ca leur apporte de l’espoir malgré tout ?

Deux réponses me viennent à l’esprit : la première, c’est qu’ils nous permettent de nous confronter à nos incertitudes. La seconde, c’est que ces films obéissent au mythe du héros. Vous racontez l’histoire, la réalisez, et au final ce sont les spectateurs qui avec le temps vous disent de quoi parle votre film. En un sens, ça fait résonner un inconscient collectif.

Lire notre critique de 'Fury Road'

Mad Max : Fury Road

Ce quatrième épisode de la remuante saga post-apocalyptique de George Miller arrive en salles comme une tornade s’invitant dans un salon de thé.

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