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Rencontre avec Daniel Craig : "Mon conseil au prochain James Bond ? Evite de faire de la merde !"

Avant son retour dans la peau de James Bond pour 'Spectre' de Sam Mendes (en salles le 11 novembre), Daniel Craig évoque pour Time Out son mythique personnage, la pression du film et le futur de 007.

Daniel Craig dans 'Spectre' de Sam Mendes (DR)

Si vous voulez savoir comment James Bond – pardon, Daniel Craig – commence sa journée, je peux vous le dire. Deux double-expressos avec du miel. Plus des œufs pochés sur des toasts. Et puis, un autre double-expresso. Donc, fondamentalement : de la caféine, plus de caféine et encore plus de caféine, avec un peu de miel pour faire passer le tout. Il faut dire que Craig a besoin de tous les remontants possibles lorsque nous nous rencontrons en juillet : il y a à peine quatre jours, l’acteur de 47 ans sortait des huit mois du tournage épique de 'Spectre', qui l'aura vu aller et venir des studios de Pinewood près de Londres jusqu’à Mexico, en passant par le Maroc, les Alpes autrichiennes et Rome.

C’est la quatrième fois que l'acteur britannique prête ses traits à l’agent 007. Aux commandes, il retrouve le réalisateur Sam Mendes, après le succès de leur précédente collaboration sur ’Skyfall’ – qui rapporta plus d’un milliard de dollars à travers le monde en 2012. Il pense – pense – que ‘Spectre’ sera un James Bond avec du style, classique. Craig n’est pas du genre à affectionner la langue de bois. Tour à tour brusque et réfléchi, il se méfie des préciosités. Et il est nerveux, aussi. A un moment, un regard d'horreur traverse ses yeux bleus. « Mon Dieu, l'orgueil est une chose terrible dans ce milieu », dit-il, tempérant son enthousiasme. « Je prie juste pour que le film soit génial. » Pas de pression, donc. Un autre double-expresso, s'il vous plaît...

Time Out : Vous venez de terminer huit mois de tournage pour ‘Spectre’. Cela a-t-il fini par une immense explosion ? Ou par un gémissement d’agonie ?

Daniel Craig : Ça se finit toujours par un gémissement. En général, j’ai envie qu’une fois un film terminé, tout le monde se félicite : « Ouais ! On a fait du bon boulot ! ». Mais ça a de moins en moins tendance à être le cas. C’est au Maroc qu’on a filmé la dernière semaine, et j’avais  vraiment l'impression d'avoir la fin du film sous les yeux. Nous sommes allés là-bas et avons fait sauter des paquets de conneries ! Bref, on a fait des trucs qui ressemblaient à du James Bond. Qui semblaient donner une bonne fin au film.

De quoi avez-vous envie, après un si long tournage ?

Littéralement, d’avoir juste un jour de repos. C’est assez honnête, non ? Eteindre mon cerveau. Ce qui se passe en général, c’est qu’il est 6h du matin un dimanche, et que je suis redressé dans mon lit en me disant que je dois aller bosser. Là, j’aimerais juste ne plus être dans cette situation, désactiver mon réveil et faire la grasse mat’. Je bois beaucoup plus, aussi. J'ai commencé cette semaine. Je me détends.

Aviez-vous prévu de jouer James Bond pour quatre films ? Cela fait dix ans que vous l’interprétez.

En fait, j’étais engagé par contrat à en faire un autre. C’était prévu ainsi. Mais au niveau du studio, il y avait un réel souci de produire le film dès que possible. A un moment, j’ai même entendu : « On n’a qu’à tourner deux films à la suite. » Ce à quoi j’ai répondu : « Putain, mais vous êtes complètement tarés. » Le plus poliment possible. Ils sont juste trop gros.

Vous avez dit de ‘Skyfall’ qu’il était « un James Bond avec des clochettes ». Comment décririez-vous celui-ci, ‘Spectre’ ? Les mêmes cloches, mais un autre air ?

Vous l’avez, c’est parfait ! La vraie réponse, si je vous parle sans essayer de faire le malin, c’est que ‘Skyfall’ a vraiment bien marché, il a pulvérisé toutes sortes de records. Ça a été un énorme succès. Ensuite, il a évidemment fallu en tourner un autre – ce qui, pour tout le monde, y compris le réalisateur Sam Mendes, paraissait incroyablement compliqué. Qu’est ce qu’on allait bien pouvoir foutre ? Ce n'est qu'une fois que nous avons commencé à travailler, que nous avons compris qu’il ne fallait plus penser à ‘Skyfall’. Il fallait vraiment réfléchir à ce nouveau film.

Autant dire qu'on a mis le paquet, niveau clochettes. Ça semblait la meilleure chose à faire. On a fait revenir le personnage de Miss Moneypenny, il y a toujours celui de Q, et maintenant Ralph Fiennes joue M… A la base, la question, c’était de réussir à les faire tous tenir dans une même histoire. Les choses ont commencé à se construire à partir de là. Et sinon, tout le monde me parle tout le temps des gadgets : « Mais ils sont où, les gadgets ? » Alors bon, ce n’est pas comme si nous avions lourdement investi là-dedans, mais on a quand même glissé pas mal de choses.

Il y avait plus d'humour dans ‘Skyfall’ que dans ‘Casino Royale’ ou ‘Quantum of Solace’. Cela continuera-t-il avec ‘Spectre’ ?

L'humour dans ‘Skyfall’ était conscient. Je mentirais si je disais le contraire. Je pense simplement qu’il y a de la place pour ça. Surtout quand vous avez quelqu'un comme Sam Mendes à la barre, qui réfléchit comme s'il était la police de la vérité – d'ailleurs, moi aussi, je suis partisan de cette police-là. Nous nous demandons toujours : tout cela est-il possible ? A ce moment-là, l'humour peut faire surface. Mais ce ne sont jamais des gags écrits ; je n’aime pas trop ça. Les gags vraiment, vraiment, vraiment bons sont rares. Il y a des gens qui savent en écrire, bien sûr, mais ils sont rares. Regardez quelqu’un comme Seth Rogen, ou les gens avec lesquels il travaille : ils fonctionnent tous énormément à l'improvisation. Et ce sont des gens drôles. Moi, je ne suis pas habitué à faire ce genre de trucs. Là, nous avions des acteurs comme Ben Whishaw et Rory Kinnear, qui manient très bien l’humour. Enfin, oui, réponse courte : nous avons effectivement essayé de mettre davantage d'humour dans ce film !

Avez-vous contribué au retour de Sam Mendes à la réalisation ?

Oui, je l’ai supplié. A genoux. Bien sûr, on lui a offert beaucoup d'argent, mais je l’ai aussi supplié de revenir. Au début, les producteurs voulaient faire le film très vite, mais Sam ne pouvait pas, il n'avait simplement pas le temps. Il avait déjà trois mises en scène au théâtre. Comment réussit-il à faire tout ça ? Bordel, j’en ai aucune idée. Bref, ils lui disaient qu’il fallait vraiment avancer sur le script, et lui, il était du genre : « Non, là, ça ne va pas être possible. »

Etiez-vous déçu qu’il réponde par la négative ?

J’étais dégoûté. J’avais l’impression que nous arrivions à quelque chose, lui et moi. ‘Skyfall’ avait été très lourd. Il vous le dira volontiers. On s’était souvent pris la tête, au cours de débats intenses. Mais on y est arrivé, on a eu raison de sa nervosité. C’était son premier James Bond. Il arrivait au milieu d’une équipe que je connaissais depuis pas mal d'années. Nous sommes tous potes. Et lui, il est là et il pense : c’est quoi, cette putain de machine ? Ceci dit, j’étais un peu stressé aussi. Je lui avais demandé de faire le film et je voulais qu'il soit à l'aise… Mais je tenais aussi à le pousser. Ensuite, nous nous connaissions, nous savions que nous pouvions nous gueuler dessus. C'est devenu une véritable amitié sur ce dernier film. Il avait tout mon soutien, et moi le sien.

On a eu écho de rumeurs selon lesquelles vous aidiez à écrire le script pendant le tournage de 'Spectre'. C'était vrai ?

Non, ce n’est pas non plus comme si je m’étais assis pour écrire. Tout simplement, parce que je ne sais pas faire ! Si je pouvais écrire des scripts, je serais en train d'en écrire un, là, croyez-moi. A la base, c’est l'écrivain John Logan qui nous a donné la trame principale. Puis, deux autres auteurs sont venus et nous avons travaillé avec eux, Sam et moi. Comment ça fonctionne ? Par exemple, je me réveille au milieu de la nuit avec une idée que j’envoie à Sam. Là, il m'ignore ou ne m’ignore pas, parle avec moi le lendemain matin et nous développons à partir de cela. Bref, je participe, mais je n’écris pas directement.

James Bond, c’est beaucoup une question de style – les vêtements, la démarche, la ligne. Vous n’en avez pas marre de tout ça ?

C’est une plaie ! La meilleure façon de jouer pour un acteur, c’est de ne pas vous préoccuper des apparences. Or, James Bond, c’est tout le contraire. C’est une vraie lutte. Je sais que la façon dont Bond porte un costume et entre dans une pièce, c’est important. Mais en tant qu'acteur, je n’en ai rien à foutre de ce à quoi je ressemble ! Alors, c’est un équilibre à trouver entre les deux. D’une certaine manière, c’est cela, Bond : il a l’air classe, mais il se fout complètement de son apparence.

La plus célèbre image de vous en tant que James Bond reste sans doute le moment où vous sortez de la mer en slip de bain bleu moulant, dans ‘Casino Royale’. Comment vous sentez-vous, quand vous revoyez cette scène dix ans après ?

Je ne la regarde surtout pas ! Je ne vais pas me lamenter sur les années qui passent. Toute cette histoire aura été un voyage, plein de découverte. Je savais ce qu'il fallait faire pour incarner Bond, mais cela va toujours contre ce à quoi je crois. Vous m'avez déjà rencontré auparavant : vous savez que je ne suis pas un type très cool. Je voudrais l’être, mais en fait, non. D’ailleurs, je n’ai jamais prétendu être cool. Seulement, pour jouer James Bond, vous devez l’être… mais alors, bordel, qu’est-ce que ça signifie, au fond, « être cool » ? Vous pourriez écrire une dissert’ là-dessus !

Concernant la scène dont vous parlez, ce fut complètement accidentel. Je faisais semblant de nager, dans une eau peu profonde… et puis je me suis levé et je suis sorti de l'eau ! En fait, je pensais d’abord que j’aurais justement l’air cool en nageant. Mais sur le moment, je me suis rendu compte que c’était complètement stupide. Alors, je me suis levé et je suis parti – et ça s’est retrouvé dans le film.

Pouvons-nous nous attendre à des moments comparables dans ‘Spectre’ ?

Vous me demandez si je retire mes fringues ? Cela fait six mois que je travaille dessus. Bien sûr que je vais les retirer !

Vous demandez-vous parfois comment vous en êtes venu à jouer James Bond ?

Je sais, c’est absurde, c’est ridicule. Quand on m’a engagé, j’ai juste pensé : tu viens de faire une erreur. Je ne sais pas, ça me paraît encore fou.

Qu'est-ce que jouer Bond ne vous permet plus de faire en tant qu'acteur ?

Toutes les idées que j’avais pour James Bond, je les ai recasées dans ce film. Ça y est. La banque Bond est à sec. Si vous me demandez ce que je ferais d’un autre James Bond, je n’en ai pas la moindre idée. Aller dans l'espace ? Faisons-le ! Ça a déjà été fait ? Faisons-le quand même !

Non, ma question était : qu'est-ce que Bond ne vous permettrait plus de faire, en tant qu'acteur, au-delà de ce personnage ?

Oh, je vois… Bond me permet de faire tout ce que je veux, à certains égards. Il a changé ma vie professionnelle de manière incroyable, en m’ouvrant énormément de possibilités. Je pourrais faire beaucoup, beaucoup de choses. Mais il faut une quantité incroyable de temps. Donc, s’il y a une limite avec Bond, c’est qu'il est incroyablement chronophage. Voilà la restriction.

Il y a toujours beaucoup d’attentes et de débats autour d'un nouveau James Bond. Vous êtes-vous habitué aux fans, à leur côté passionnel ?

Vous ne pouvez pas penser à ça. Je ne vais plus sur Internet. Je pense que si vous êtes célèbre, Internet est le mal absolu. Je le pense vraiment. Ça rend paranoïaque. Ou alors, ça vous rend encore plus paranoïaque que vous ne l’êtes déjà. Parce que, si vous êtes célèbre et que vous allez sur le Web, même une simple demi-heure, vous vous rendez compte que des gens parlent de vous. Et certains commentaires vous rendront nécessairement parano. Je n’y vais tout simplement plus. C’est l'ennemi de la créativité.

Bond a des relations assez « spéciales » avec les femmes. Diriez-vous que c'est un dinosaure ?

Eh bien, l’équilibre à trouver est ténu. Je pense qu'il est bon pour lui, non pas d’être misogyne – le mot est trop fort – mais, disons, de trouver des femmes qui lui résistent. C’est une question de caractère. Enfin, si vous commencez à le juger sur ce point, je crois que vous êtes perdu. Et puis, c’est une question de distribution. Ce qu’il faut faire, c’est rendre les rôles féminins aussi forts et intéressants que possible. Sinon, on oublie. Parce que cet ancien monde ultra-misogyne, pour autant que je sache, n’existe plus. En revanche, des gens qui pensent comme ça existent toujours. Mettez donc ça dans le film ! En fait, Bond veut tout le temps avoir des relations sexuelles. Je crois qu'il pourrait baiser tout ce qui respire. Pourtant, les femmes le changent, le font évoluer. C’est là, pour moi, l’enjeu véritable.

Vous imaginez-vous encore tourner un autre James Bond ?

Là, tout de suite ? Je préfèrerais casser ce verre et me trancher les veines avec. Non, non, pas maintenant. Pas du tout. C’est bon. J’ai eu ma dose. Tout ce que je veux, c’est passer à autre chose.

Pour ne plus jamais revenir à Bond ?

Je n’y ai pas réfléchi. Je ne veux pas y penser, pendant au moins un an ou deux. Je ne connais pas la suite. Je n’en ai aucune idée. Pas que je sois en train d'être méfiant. Qui sait ? Pour le moment, nous avons fait celui-ci. Je ne suis pas en discussion avec qui que ce soit à propos de quoi que ce soit. Mais si je fais un jour un autre Bond, ce ne sera que pour l'argent.

Vous souciez-vous de qui jouera Bond après vous?

Ecoutez, ça, j’en ai vraiment rien à branler. Bonne chance à eux ! Tout ce dont je me soucie, c’est de laisser le personnage dans une situation solide. Et que d’autres le rendent encore meilleur. Faire de son mieux, c'est tout.

Vous ne resterez pas sur la banquette arrière, alors ?

Oh mon Dieu, non ! Ce serait foutrement triste. « Oh, regardez, c’est Daniel Craig, il est revenu sur le plateau ! » Non, vraiment, non.

Si un acteur venait de se voir proposer le rôle de Bond et vous demandait des conseils, que lui diriez-vous ?

Littéralement, je lui dirais deux choses. Tout d'abord, c’est ta décision. N’écoute personne d'autre. Enfin si, écoute tous les avis qu’on te donnera, mais ça devra quand même être ton choix au bout du compte. Et surtout, évite de faire de la merde ! Tu vas devoir te surpasser. On n’en fait plus, des films comme ça. C’est devenu vraiment rare. Alors, sérieux, évite de faire de la merde.

Et si quelqu'un arrivait et vous disait : « J’ai accepté le rôle de 007 ! » Quels conseils auriez-vous pour lui ?

D’abord… Bah, fais pas de la merde. Et vas-y. Embrasse le rôle. Un truc cliché comme ça. En fait, assure-toi juste d’être bon. Il faut aller aussi loin que possible. Mais ça en vaut la peine, c’est James Bond.

(traduit de l'Anglais par Alexandre Prouvèze)

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