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Rencontre avec Miguel Gomes

Le réalisateur des 'Mille et Une Nuits' revient sur son projet fou, à mi-chemin entre fiction et documentaire, poésie sociale et contes de la crise économique

Après le superbe et nostalgique 'Tabou' en 2012, on se réjouit de retrouver Miguel Gomes tout au long de cet été avec 'Les Mille et Une Nuits', ambitieux projet en trois volumes qui fit l'événement de la Quinzaine des réalisateurs au dernier Festival de Cannes. Une trilogie incroyable pour un ensemble de plus de six heures, sur laquelle le cinéaste portugais, l'un des plus doués et audacieux de sa génération, est revenu avec nous.

 

Time Out Paris : Après le succès de ‘Tabou’, comment avez-vous conçu le projet, a priori très diffférent, de ce film-fleuve que vous avez vous-même qualifié d’« impossible » ?

Miguel Gomes : Pour ‘Tabou’, j’avais deux envies de cinéma très différentes. La première était liée à l’observation du quotidien, à Lisbonne, à des histoires d’immeubles… Bref, à quelque chose de très proche de moi. Et d’un autre côté, j’avais un désir de cinéma en Afrique, presque d’un film hollywoodien des années cinquante. C’était deux directions très différentes, deux mondes qu’on n’associe généralement pas, mais que j’avais envie de réunir dans un même film. Là, c’est un peu la même chose qui s’est passée. D’une part, j’ai toujours eu une grande fascination pour les contes des ‘Mille et Une Nuits’, par leur promesse d’une narration infinie. Et parrallèlement, comme dix millions de Portugais, j’ai été confronté à une nouvelle logique imposée à notre société, broyée par une crise économique et sociale. De toute ma vie, je n’ai aucun souvenir d’une période comparable au Portugal. Là encore, ce sont encore deux choses très différentes. De toute façon, je ne suis pas très rationnel – ça, c’est un euphémisme pour dire que je ne suis pas très intelligent. Mais je suis intuitif. Et j’ai eu l’intuition qu’il fallait pour retranscrire cette situation, cet état d’âme de mon pays, y injecter de la fiction. D’où l’idée de convoquer la reine de la fiction, Shéhérazade, seule capable de raconter des histoires, et des histoires dans les histoires, jusqu’au vertige.

Le processus est en effet comparable ; pourtant ‘Les Mille et Une Nuits’ paraît plus proche de ‘Ce cher mois d’août’ que de ‘Tabou’..

‘Tabou’ avait une sorte d’élégance formelle et narrative, là où celui-ci est effectivement beaucoup plus chaotique, plus sauvage, plus punk. Ça, c’est quelque chose que je désirais : filmer ce présent totalement confus, cette sauvagerie commune aux contes des ‘Mille et Une Nuits’ et au présent du Portugal.

Comment le film s’est-il construit, au jour le jour ?

Dans la plus grande confusion. Avec parfois un peu d’angoisse. Il était impossible d’avoir une idée de la structure du film, vu qu’on travaillait à partir d’événéments qui se déroulaient sur le moment même. Il y avait une équipe de journalistes, dont le travail était de rechercher des faits, des anecdotes, des sujets liés au Portugal en crise, qu’on essayait, au jour le jour, de transposer en fictions. Dans certains segments du film, les gens qui jouent sont véritablement ceux qui ont vécu ce qui est raconté. Quant aux séquences plus délirantes, par exemple dans le deuxième volume et « Les Larmes de la juge », tous les crimes mentionnés – dont certains semblent pourtant très absurdes – se sont réellement passés au Portugal. On a simplement créé un enchaînement narratif pour lier ces différents faits divers… Bref, pour chaque histoire, il fallait trouver une façon particulière de relier le réel et la fiction. Ce qui m’importait surtout, c’était la diversité non seulement des histoires, mais aussi de la manière de les montrer. Comme si Shéhérazade essayait à chaque fois de trouver une nouvelle manière de raconter ; c’est-à-dire, pour moi, une autre façon de faire du cinéma.

Dans le premier volume, on trouve un sens de l’ironie et de la révolte assez réjouissant, notamment dans le fragment « Les Hommes qui bandent ».

Dans cet épisode, il y a un peu de rage, oui. Mais cela vient aussi beaucoup de la culture populaire, où il est établi qu’à un moment donné, on se moque du pouvoir. Le sentiment de frustration sociale appelle nécessairement la satire. En même temps, je ne crois pas que les films soient là pour juger, comme le ferait un tribunal. Du coup, même si, dans ce premier volume, certains personnages ont effectivement l’air très con (les gens de la troïka, le Premier ministre…), il y a aussi chez eux un aspect presque enfantin. Ça ne les rend pas moins responsables, mais le film les considère presque comme des gamins un peu stupides, fascinés par le pouvoir, qui se prendraient au sérieux. Ce qui est tragique, ce n’est pas vraiment ce qu’ils sont, c’est que le peuple soit soumis à leurs caprices, à leurs décisions.

L’ensemble des ‘Mille et Une Nuits’ part ainsi d’une situation politique, mais semble tendre, au fur et à mesure, vers de plus en plus de poétique… jusqu’à ces chants de pinsons du troisième volume, où l’humain cède le pas à une sorte de poésie animale.

Le dernier volume commence comme le portrait d’une communauté qui n’a jamais existé, d’un Bagdad qui ressemble au Marseille d’aujourd’hui, avec un génie du vent… bref, un ensemble très fictionnel. Ensuite, Shéhérazade raconte l’histoire d’une autre communauté, cette fois-ci bien réelle, mais où l’on rencontre du merveilleux, de la beauté, de la même manière que dans la fiction. C’est pour cela, je pense, que Shéhérazade retourne au palais à la fin, après sa crise. Elle a compris qu’on pouvait trouver du merveilleux dans les situations les plus prosaïques, dans les lieux les plus banals. Et elle décide alors de raconter des histoires toutes simples, mais qui me semblent très touchantes.

Dans le premier volume, le réalisateur (vous-même) apparaît à l’image avant de s’enfuir en courant, décidant de laisser le film se faire tout seul. De façon plus générale, ‘Les Mille et Une Nuits’ évoque beaucoup la communauté, le travail d’équipe, loin de l’image du cinéaste-démiurge.

On était tous très unis dans cette équipe, rassemblés par l’idée qu’on ne pouvait absolument pas contrôler les choses. Tout le monde acceptait cette règle, même si elle était angoissante. Par exemple, comment l’équipe de production pouvait-elle contrôler le budget du film, quand on ne savait absolument pas ce qu’on allait tourner les semaines suivantes ? Parfois, le film semblait ne pas coûter cher du tout : on filmait avec une équipe réduite, dans un environnement quotidien. Mais à l’inverse, un segment comme celui des « Larmes de la juge » a pu nécessiter 200 figurants par jour, 30 acteurs, un éclairage pour faire trois clairs de lune différents… Bref, une espèce de superproduction. Or, comme on avançait à l’aveugle et que c’était un bordel complet, nous avions vraiment besoin d’être très soudés, très proches les uns des autres. Sans cela, le film n’aurait jamais pu exister. C’est comme s’il avait fallu remplacer le scénario par un ensemble de rapports humains, créatifs et affectifs, entre des gens un peu foutus parce qu’ils ne savent pas ce qui va leur arriver, mais qui ont compris qu’ils devaient de toute façon se serrer les coudes pour y faire face.

Le film a donc été monté ainsi, au fur et à mesure du tournage ?

Nous étions deux monteurs : moi et l’un des scénaristes. Chaque jour, on essayait de créer des structures à partir de ce que l’on avait tourné, de voir dans quel sens on pouvait faire avancer le film. Pour essayer de trouver un ordre au milieu de ce bordel. Ça s’est construit comme une créature de Frankenstein. A la fin, nous avons remonté l’ensemble, et c’est à ce moment-là que j’ai compris qu’il y avait la possibilité d’en faire trois volumes. Et que ces trois volumes pouvaient vraiment être très différents les uns des autres. Jusqu’ici, j’ai toujours fait des longs métrages en deux parties, où la première convoque l’apparition de la suivante. Ici, c’était plus compliqué, car les films sont déjà en morceaux : c’est le principe même des 'Mille et Une Nuits'. Mais il est apparu qu’on pouvait créer un parcours en trois étapes. Le premier volume est assez satirique, à la fois politique et enfantin. Dans le deuxième, l’atmosphère devient beaucoup plus sombre – finalement, le seul personnage qui va bien est un chien – avec une densité différente, un poids plus tragique. Enfin, dans le troisième volume, Shéhérazade se révolte face à des histoires aussi tristes, et décide de les orienter vers quelque chose de beaucoup plus simple, presque d’aérien. Comme des chants d’oiseaux.

'Les Mille et Une Nuits' de Miguel Gomes

Volume 1, L'Inquiet : sortie le 24 juin 2015
Volume 2, Le Désolé : sortie le 29 juillet 2015
Volume 3, L'Enchanté : sortie le 26 aout 2015

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