Qui a peur des femmes photographes ? 1839 à 1945

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Ella Maillart (© Musée de l'Elysée, Lausanne /Fonds Ella Maillart)
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© Musée de l'Elysée, Lausanne /Fonds Ella Maillart
Femmes photographes (LACMA - The Los Angeles County M)
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LACMA - The Los Angeles County M
Volare Digital Capture
Barbara Morgan (© Ernst Jank)
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© Ernst Jank
Helen Levitt (© Photo courtesy of the National Gallery of Art, Washington)
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© Photo courtesy of the National Gallery of Art, Washington
Ruth Bernhard (© Photo courtesy of the Keith de Lellis Gallery, New York)
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© Photo courtesy of the Keith de Lellis Gallery, New York

Orsay met à l'honneur la puissance des femmes photographes de 1839 à 1945 dans une dense exposition qui allie grâce, histoire et politique.

Madame Yevonde, Lady Frances Jocelyn, Dora Maar, Germaine Krull, Lotte Besse, Lady Clementina Hawarden, Julia Margaret Cameron... Elles sont toutes là, toutes ces femmes à l'objectif perçant, à l'œil vif et pétillant, au regard délicatement puissant, à la vision éclatante. Scindée chronologiquement sur deux musées (le musée de l'Orangerie couvre les années 1839 à 1919 et le musée d'Orsay de 1918 à 1945), l'exposition 'Qui a peur des femmes photographes ?' présente de façon thématique l'évolution de la place des femmes dans l'art photographique, entre démonstration de maîtrise technique, affirmation de leur statut d'artiste et exploration expérimentale du nouveau médium.

Plongé au cœur des cyanotypes, daguerréotypes, dessins photogéniques à la gomme bichromatée, et autres photocollages, solarisations et négatifs inversés, on hume l'odeur de mercure et ressent le poids de la chambre tant les œuvres choisies témoignent de l'importance de leur fabrication, loin de l'instantané. Les précis détails historiques et sociaux, qui accompagnent quasiment tous les clichés, forcent notre attention à se poser lentement sur chacun d'eux, nous permettant d'apprécier la juste valeur d'un angle de vue, d'un visage, d'une nervure de feuille ou d'un nu. Bien agencée afin de guider le visiteur à travers cette vaste forêt d'images, l'exposition rend compte d'une béance de l'histoire de la photographie en conjuguant aux faits historiques l'appropriation et le détournement des codes en vigueur. Et l'on ressent leur plaisir, celui d'avoir une « chambre à soi » comme le dit Virginia Woolf, de se jouer des règles de représentation, d'en inventer d'autres, de se saisir d'une lentille pour aller vers l'autre et vers soi-même, de ne plus être qu'un modèle, une muse ou un objet mais un véritable acteur de l'œil.

Ce sont les salles dédiées à l'autoportrait et à la figure de la femme qui sont les plus riches de ce point de vue-là. On y voit ces femmes-œil entrer dans leur propre regard et nous le donner à voir, imprimer sur pellicule la trace de leur corps possédé par elles seules, auto-réfléchi, comme la preuve qu'elles sont leur unique maître, leur unique metteur en scène. Transpercer leur puissante malice, celle de fixer la possession de leur image, un pied-de-nez frontal et esthétique à la domination de l'image de la femme fabriquée pour et par le regard masculin. Plaisir d'être face au visage travesti de Florence Henri, face au regard mutin de Wanda Wulz sous la frimousse féline de son double, face à la mine lassement effrontée des enfants sauvages photographiés par Julia Margaret Cameron, face aux enfants de Lady France Jocelyn traversant pieds nus l’âge des jeunes filles en fleurs. Douceur et audace sont l'apanage des femmes photographes. Délicatesse et mystère entourent les paysages et visages photographiés, comme autant de territoires insondables mais envoûtants.

Le titre même de l’exposition fait résonner le voile historique et la persévérance de ces femmes à le découdre. Et la présence énigmatique mais latente de Virginia Woolf (par la référence explicite à la pièce de Edward Albee 'Qui a peur de Virginia Woolf ?', comme autant de grands méchants devant lesquels il faudrait trembler) apporte avec elle ses luttes et sa pensée avant-gardiste. Cette femme sublime, nièce d’un grand photographe, plane sur l’exposition, y infuse son esprit féministe et engagé et diffuse son aura révolutionnaire entre les teintes noires et blanches des photos. Au-delà des images présentées qui, en dehors des autoportraits, peuvent paraître anecdotiques, c’est cette place toujours arrachée par le labeur et l’opiniâtreté qui est mise en valeur.

Quoi de plus beau pour nous reconduire vers nous-mêmes et notre temps que cette dernière photo de Tina Modotti : une femme debout, le corps enroulé dans le drap d’un drapeau tenu d’une main solide et infléchissable, la démarche assurée et déterminée ? Elle nous invite à rejoindre notre destinée en emportant tout ce que l'on vient de voir. Déesse à l’étendard sobre mais imposant, elle nous encourage et nous guide vers l'extérieur, charriant derrière nous les luttes plus ou moins sourdes dont on vient d'être témoin. Allez vous aussi vous nourrir d'un peu de courage et d’ambition auprès de ces femmes photographes !

Par Elise Boutié

Publié :

Site Web de l'événement http://www.musee-orangerie.fr/
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