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Derrière la chaise verte du jardin du Luxembourg se cache une histoire étonnante, entre révolution du mobilier urbain, fantasme parisien et succès mondial du design français.

On ne vous apprend rien si on vous dit que Paris regorge de monuments. Mais alors que les guides citent volontiers la tour Eiffel ou le Sacré-Cœur, qu’en est-il de ces petits bouts de patrimoine oubliés ? Des terrasses de café, des graffs de la Petite Ceinture, des bouquinistes des quais ou des fameuses chaises vertes du jardin du Luxembourg ? Élément essentiel du mobilier urbain de la capitale, ces assises métalliques prouvent que le design a lui aussi sa place sur les cartes postales.
Entre nous, on l’appelle “la chaise verte”, “la chaise en métal” ou même “la chaise du Luco”. Chez Fermob, son fabricant depuis 2004, elle s’appelle tout simplement “Luxembourg”. Mais son histoire est, elle, bien plus ancienne, et elle accompagne les premiers dates, les pauses dej improvisées, les dissert’ de dernière minute et les siestes de cadres en RTT officieuse depuis 1923. Aujourd’hui, ce sont près de 4 500 assises qui sont réparties dans le jardin du Luxembourg (d’où elle tire son nom), et qui permettent aux habitants de la Rive gauche et à leurs visiteurs d’arrêter leur course folle quelques minutes, le temps d’observer le spectacle parisien qui s’y déroule chaque jour, entre touristes émerveillés, balades quotidiennes de papi-mamie et rires d’enfants.
À Paris, rares sont les objets qui connaissent aussi intimement les fesses de plusieurs générations. Avant elle pourtant, les Parisiens posaient déjà leur séant sur des assises, qui n’avaient rien à voir avec ces élégantes structures vertes. De lourdes chaises à structure de fonte et lattes de bois, héritées du XIXe siècle, accueillaient alors les passants en quête de pause. Mais le problème avec le bois, c’est qu’il pourrit. Et le problème avec la fonte, c’est qu’elle pèse le poids de l’égo de Kanye. Alors, au début des années 1920, l’administration du Sénat, qui gère le jardin, donne son brief pour les assises : elle veut du solide, du pratique et du modulable. Une chaise capable de survivre à la pluie de novembre, aux étudiants de la Sorbonne, aux romans de poche oubliés et aux pigeons psychotiques. Une mission d’abord confiée aux ateliers de la Ville de Paris, qui imaginent une chaise légère, empilable, en acier peint, composée de simples lattes métalliques courbées. Une ligne sobre, presque ouvrière, sans fioritures. Ou quand le Bauhaus rencontre le flâneur parisien.
À une époque où l’Art déco règne encore en maître sur les intérieurs bourgeois, les créateurs de la chaise font le choix étonnant de la discrétion. Et c’est précisément ce qui rend la chaise du jardin du Luxembourg immortelle. Son génie tient aussi à sa mobilité. Contrairement aux bancs publics figés comme le front d’une dame du XVIe, la chaise verte, elle, se déplace. Le Parisien peut la tirer à l’ombre s’il a trop chaud, la rapprocher du soleil s’il veut bronzer, former un cercle de discussion avec ses potes ou s’isoler discrètement derrière un marronnier. Une liberté minuscule, mais profondément parisienne. Car ici, même le mobilier refuse l’autorité. Au fil des décennies, la chaise devient un accessoire de cinéma à ciel ouvert. On l’aperçoit dans des films de la Nouvelle Vague, dans des shootings de mode, sur des cartes postales vendues trois balles aux touristes américains persuadés d’acheter “l’authentique art de vivre à la française”. Elle est comme ces vieux messieurs du quartier qui arborent leur fidèle veste en tweed, été comme hiver : elle traverse les modes, sans jamais changer de silhouette. Enfin, ça, c’était avant 2004.
Cette année-là, l’entreprise française Fermob reprend officiellement sa fabrication et offre une seconde vie à cette icône du jardin public. La marque née dans l’Ain confie alors la mission de réinterpréter la mythique “chaise Sénat” au designer Frédéric Sofia. L’idée ? Proposer une version actualisée du modèle, sans jamais lui enlever son âme. Frédéric Sofia conserve alors l’essentiel : les fameuses lattes, la silhouette immédiatement reconnaissable et cette élégance discrète, qui sent la lecture au soleil et le Paris de Rohmer. Mais il allège la structure, remplace l’acier par l’aluminium, améliore l’ergonomie et transforme cet objet municipal en véritable pièce de design contemporain. La chaise devient plus légère, empilable, résistante aux intempéries et, surtout, exportable. Car Fermob comprend avant tout le monde qu’avec la “Luxembourg”, on ne vend pas seulement une chaise : on vend un fantasme parisien.
Avec cette idée, Fermob passe un niveau au-dessus. La collection Luxembourg quitte alors les allées du VIe arrondissement pour envahir les terrasses de restaurants branchés, les hôtels design et les rooftops internationaux. Harvard en commande, New York en adopte, Tokyo s’en entiche. Le mobilier des retraités du Sénat devient soudain l’accessoire chic des magazines déco et troque son vert originel pour du rouge, du bleu ou du jaune. Fort de son succès, l’éditeur de mobilier pousse encore un peu plus loin, en imaginant toute une collection autour de la célèbre chaise. Fauteuils, tables, rocking-chairs, dessertes, versions miniatures pour enfants séduisent alors le monde entier. C’est un véritable carton.
Mais, malgré sa carrière internationale, le jardin du Luxembourg reste la maison de la chaise iconique. C’est là qu’elle grince légèrement sur le gravier, là où elle s’adapte au soleil qui tourne autour du bassin, là où elle observe les enfants pousser leurs voiliers miniatures tandis que les adultes poussent leurs pensées. À Paris, certains monuments se photographient tandis que d’autres se vivent. La chaise “Luxembourg”, elle, appartient à cette seconde catégorie. Et peut-être que c’est ça, finalement, le vrai luxe parisien : une chaise vide, un coin de soleil, et une heure devant soi.
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