Actualités

On a interviewé Gwendoline, le groupe de rock le plus cynique de France

Rémi Morvan
Écrit par
Rémi Morvan
Journaliste, Time Out Paris
Gwendoline
©Aloïs Lecerf
Publicité

Bientôt vingt ans que JB de Born Bad scrute les soulèvements de la terre rock indé française. Lui qui a creusé avec furie les sillons Frustration, La Femme ou Villejuif Undergound a découvert une nouvelle graine. Une semence bretonne très particulière. Ça s’appelle Gwendoline, duo (qui mute à quatre en live) brestois formé de Pierre et Mickaël, qui, après un premier disque balancé à l’arrache sur Internet en 2017, sort le 1er mars C’est à moi ça dans l’écurie reine du rock hexagonal.

Leur petit truc en plus ? Au-delà de sonorités rappelant tout le spectre des musiques suffixées en -wave (new, cold ou schlagwave selon eux), leurs textes (en français) interpellent. Dans des complaintes clamées comme des hymnes, ils déroulent une sorte de catalogue des vicissitudes du monde contemporain, entre culte de la croissance, tourisme et violences en tous genres. Un panorama de l’enfer très dérangeant car détaillé de manière brute, sans mise en perspective, prise de position ou revendication. Avant leur concert au Festival des Inrocks ce vendredi 1er mars, on les a interviewés pour comprendre comment on devient aussi cynique.

Gwendoline
© Aloïs Lecerf

Sur votre premier album, une de vos chansons questionnait la notion d’underground. Aujourd’hui, vous avez signé chez Born Bad Records, le fief de l’underground rock français. Comment ça s’est fait ?

Pierre : On avait pour objectif de sortir notre deuxième disque et notre pote Flo nous a dit que JB était intéressé. Ça s’est fait de manière très simple : il est venu à un concert, on a discuté, on s’est bien entendus et on a signé. Mais ce qui est assez drôle, c’est qu’on est vraiment en dehors de ces milieux-là. Pour dire, on connaissait seulement le label de nom.

Votre musique a quelque chose de dérangeant, entre thématiques très politiques (écologie, surconsommation, inégalités, droits des femmes…) et une manière de les évoquer très brute, sans donner votre avis. Quels sentiments voulez-vous procurer à vos auditeurs ? Et qu’est-ce que ça dit de votre rapport à la politique ?

Pierre : On aime déranger et faire de nos chansons une sorte de miroir de la société. Mais aussi les faire marrer. En commençant ce projet, on voulait dire des choses que personne n’avait envie d’entendre. C’était ce qui nous intéressait, ne pas donner de solution, ni faire quelque chose d’engagé.

Mickaël : On perçoit la politique comme du théâtre. Nous, on ne voulait pas faire de théâtre, mais quelque chose d’extra-brut. D’où ça vient ? De la colère. On a commencé quand En Marche débutait et on sentait la supercherie arriver. Le rapport au politique, c’est le fait de mettre de la gêne dans les morceaux parce qu’on ne veut pas faire de théâtre.

Et quel rapport avez-vous à l’écriture ?

Pierre : Ce qu’on dit dans nos chansons, ça ne fait pas très écrit, et c’est l’idée. On écrit en étant ensemble, à la volée, en se nourrissant mutuellement de phrases. Au-delà du texte, il y a surtout l’idée de comment le dire. Il y a un aspect vérité, hors codes de la poésie.

Mickaël : Pour donner un exemple concret : en studio, on garde souvent la première prise, même si on trébuche sur un mot. Il n’y a pas l’idée que ce soit stylé au sens littéral.

Et comment construisez-vous vos chansons ? Souvent, les textes prennent le pas sur la musique chez vous.

Mickaël : Sur le premier album, le projet de base était de dire des trucs. La musique était beaucoup moins importante que sur ce deuxième album. La musique, c’était un support pour dire des trucs.

Pierre : Notre base à chaque fois, c’est une ligne de synthé. On fait une boucle et ensuite on voit ce qu’il se passe : on écrit, on parle, on cherche…

Mickaël : Je pense qu’on n’imagine pas nos morceaux comme des chansons mais plus comme des délires. Si le délire nous porte et qu’on est motivés par la blague, ça peut être très rapide.

Gwendoline
© Gwendoline

Depuis quelques années, il y a plein de groupes (Noir Boy George, Bruit Noir, Ventre de Biche) qui font du rock qu’on pourrait qualifier de dépressif. Comment l’expliquez-vous ?

Pierre : Peut-être que les gens en ont marre d’écouter des chansons d’amour.

Mickaël : Ça arrive à un moment où le rap en français est prédominant. Ça a remis en lumière le chant en français. Noir Boy George et Bruit Noir chantent aussi en français. Ajoutez à ça que le monde ne va pas très bien dans plein d’endroits et la sauce a pris.

Pierre : Il y a aussi eu un effet Covid. Entre le moment où on a écrit le premier album et l’après-Covid, c’est comme s’il y avait une caisse de résonance beaucoup plus grande. 

Mickaël : Les gens ont sans doute ouvert leur esprit pour devenir plus compréhensifs devant la mélancolie et le bad.

Vous aviez dédié votre premier album « aux nombreux bars rennais source d'inspiration quotidienne ». Pourquoi ? 

Pierre : Ils nous ont beaucoup nourris parce que ce sont les derniers endroits où il y a encore de la convivialité avec des inconnus. Ça nous tient à cœur de les défendre, d’entendre des gens raconter leurs histoires.

Il y a un aspect très hymne dans vos titres. Si la musique de Gwendoline était un hymne national, quelle serait la devise de ce pays ?

Ensemble : Gratuité, dépendance, cynisme !

Dernière question : pensez-vous que Gwendoline pourrait exister dans une société heureuse ?

Mickaël : Clairement pas !

À la une

    Publicité