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Un an d’essaim : on a fait le bilan calmement avec Brice Coudert pour comprendre l'essence d'un club déjà culte

“Les DJ enchaînent des morceaux pour créer des sets, et moi, j’enchaîne des DJ pour créer des fêtes.” Toujours la punchline à la bouche, l’ancien DA de Concrete Brice Coudert revient sur la première année d’essaim, un club presque hors circuit qui cultive une certaine idée du danser-ensemble.

Rémi Morvan
Écrit par
Rémi Morvan
Journaliste, Time Out Paris
Un an d’essaim : on a fait le bilan calmement avec Brice Coudert pour comprendre l'essence d'un club déjà culte
© Luan Charlaix
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Il y a un an jour pour jour ouvrait essaim, un nouveau club qui a immédiatement excité la scène électronique puisqu’il marquait le retour de Brice Coudert à la direction artistique d’un lieu en dur, cinq ans après les fins successives de Concrete et Dehors Brut, rappelant dès les premières soirées qu’il était encore et toujours l’une des plus fines épées du milieu. Avec essaim, club de poche brutaliste au système-son d’orfèvre et à l’atmosphère vaporeuse, Brice Coudert a réussi le plus dur : lui façonner une âme. A quoi ça tient ? A une prog de haut vol à la fois personnelle et sensible mêlant les générations et les genres, une piste fédératrice accueillant un public vraiment divers, et de nouveaux formats attractifs.

A l’occasion de ce premier anniversaire, on a interrogé Brice Coudert pour faire le bilan calmement et comprendre l’essence du succès d’essaim. Et comme dirait le patron, “faites pas les con(ne)s”, lisez cette interview.

Essaim
© Luan Charlaix

Concrete s’est fait connaître avec ses fêtes le dimanche en journée, ses samedimanches, et les scènes du Weather Festival étaient saisonnières. Depuis le début d’essaim, les DJ ont du temps, il y a des afters et un format Extended. Quel est ton rapport au temps ? On dirait que tu essaies de l’allonger.

Tout à essaim a été pensé autour d’un concept : créer les conditions optimales pour que les danseur(se)s et l’artiste vivent une expérience commune, intense et intime, et éviter au maximum de perturber cette communion. Allonger les DJ sets à trois ou quatre heures, c’est obliger les artistes à fouiller dans leur collection, et donc dans leur histoire, pour raconter quelque chose de plus personnel et sincère. C’est aussi inviter le public à prendre le temps de vraiment pénétrer dans cet univers.

On vit une époque où tout pousse à raccourcir les expériences pour les accumuler jusqu’à l’overdose : vidéos de 20 secondes, line-up à rallonge avec des sets toujours plus courts, morceaux de techno calibrés avec un drop toutes les 40 secondes… Tout devient trop efficace, hyper-produit, donc souvent lisse et sans âme. essaim tend à être l’exact contraire de ça, et ces DJ sets étirés en sont l’un des outils les plus puissants.

Essaim
© Luan Charlaix

Après la fin de Dehors Brut, tu es devenu promoteur de soirées nomade quelques années. Qu’est-ce que ça t’a appris pour essaim ? 

La difficulté, quand tu programmes un club, c’est de garder une vision d’ensemble pour ne pas perdre le contrôle de ta DA, de toujours faire des choix qui ont du sens pour le projet, et d’éviter au maximum l’opportunisme. On peut vite se laisser happer par les trends du moment (même les plus intéressantes) et diluer peu à peu son ADN jusqu’à finir par ressembler à tout le monde. J’ai la chance qu’essaim arrive à un moment où la club music que je défendais à Concrete soit redevenue passionnante, portée par une nouvelle génération d’artistes. Entre l’ancienne et la nouvelle génération, c’est plutôt un plaisir de programmer en ce moment. Sinon, je réfléchis aussi beaucoup aujourd’hui en termes de “communauté”. Une programmation, c’est finalement le meilleur moyen de choisir son public, mais aussi de faire fuir celui qu’on ne veut pas ! Un combo d'artistes bien pensé sur un line-up peut rassembler des gens d’horizons complètement différents sur un même dancefloor. Les gens ne s’en rendent pas forcément compte, mais je passe mon temps à jouer là-dessus.

Les collectifs de DJ organisent des soirées dans tous les clubs parisiens, mais pas à essaim. Pourquoi ? 

On a fait le choix de ne pas travailler avec des collectifs afin de garder le contrôle sur l'entièreté de notre DA, et aussi de se différencier un peu des autres clubs qui se partagent souvent les mêmes promoteurs. Personnellement, je vois la programmation d’un club comme un véritable processus artistique. Les musiciens mettent des notes à la suite pour créer un morceau, les DJ enchaînent des morceaux pour créer des sets, et moi, j’enchaîne des DJ pour créer des fêtes. Ce processus est un peu trop personnel pour que je me sente de le partager avec des promoteurs, et surtout, je pense avoir créé au fil des années un lien de confiance avec une partie du public. Et c’est trop précieux pour ne pas en profiter !

Essaim
© Luan Charlaix



Il y a quelque chose de très chaleureux chez essaim. Comment l'expliques-tu ? La taille ? La scéno ? 

On a voulu donner à essaim un côté brut et presque clinique, en rupture totale avec tout ce qui peut rappeler un club classique. Mais on voulait aussi qu’il dégage une forme de douceur, comme un cocon. Avec notre architecte, Dorothée Hachiken, on s’est beaucoup pris la tête pour imaginer un lieu qui fasse des clins d’œil à la culture club tout en allant à contre-courant de ce qui se fait presque partout en termes de scéno. C’est ce qui donne à essaim ce côté à la fois chaleureux, mystique et un poil spooky.

Il y a une expression que tu aimes employer, c’est “vibe épaisse”. Peux-tu me dire comment tu as imaginé sensoriellement essaim ? L’expérience du lieu au fil des mois a-t-elle fait évoluer ce que tu imaginais au départ ?

J’ai toujours été fasciné par l’aura qui se dégage du dancefloor d’un grand club : l’énergie particulière autour du DJ booth du Robert Johnson à Francfort, la lumière filtrant à travers les volets et les reflets dans le carrelage suintant du Panorama Bar à Berlin, un faisceau de lumière isolé au milieu de l’obscurité au Bassiani en Géorgie… Tout cela est pour moi bien plus impactant et émouvant que n’importe quel effet de scéno ou de projection en 3D. A essaim, on a essayé de faire en sorte que la scénographie ne soit pas un “show”, qu’elle soit là pour magnifier le spectacle qui se joue sur le dancefloor, sans jamais trop le perturber.

Essaim
© Luan Charlaix

Au printemps a ouvert Main Room, une salle de concerts. Comment est venue cette déclinaison ? 

Main Room, c’est un moyen de sortir un peu du cadre imposé par essaim, aussi bien en termes de DA que de scéno ; et de se faire plaisir en proposant des formats moins “club”, plus tournés vers le live, tout en explorant un spectre musical plus large. De Canblaster à Jazzy Bazz, en passant par Vel, Smerz, Darzack, Jacques Greene ou Nosaj Thing, on essaie d’ouvrir de nouveaux horizons, mais toujours dans des propositions que l’on trouve sincèrement intéressantes sur le plan artistique.

Parmi les sujets qui agitent la nuit, il y a l’interdiction des photos et des torses nus. A essaim, vous préférez essayer de responsabiliser votre public ?

Interdire, c’est couper le dialogue. On préfère ne pas interdire, mais rester en discussion constante avec notre public et lui rappeler régulièrement les règles de respect et de bienveillance que la club culture implique. essaim a toujours été pensé, entre autres, comme une expérience sociale. Influencer positivement les comportements et éduquer notre public en le responsabilisant plutôt qu’en lui interdisant nous semble bien plus passionnant et, à terme, efficace.

Essaim
© Luan Charlaix
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