Depuis les années 1960, Daido Moriyama photographie à l’instinct, vite, sans trop se demander si ça va faire joli. À la Fondation Henri Cartier-Bresson, Lettres d’amour à la photographie fait pareil. Plutôt qu’un énième défilé de “grands clichés”, l’expo, au volume assez réduit, analyse la relation sentimentale (voire franchement obsessionnelle) de Moriyama avec son médium. Et à l’heure des images synthétiques parfaites, des filtres à tout-va et des souvenirs générés sur commande, quel rafraîchissement de voir une institution célébrer un photographe qui préfère l’image quand elle accroche, bave, tremble. Et surtout quand elle révèle toute l’humanité de celui qui l’a prise.
Quatre chapitres et soixante tirages
Le parcours ne tombe pas dans le piège de la visite au pas de course et de la chronologie “débuts prometteurs/période noire/consécration”. On est ici face à une vraie proposition curatoriale, qui fait un pas de côté par rapport à la rétrospective classique pour explorer de façon intimiste la fascination de Daido Moriyama pour la photographie. Organisés en quatre chapitres, les 60 tirages, documents et publications qui jalonnent la déambulation ont été soigneusement choisis pour résumer au mieux une pratique parfois difficile à saisir.
Le premier chapitre, “Manifeste”, pose les bases. En 1972, le Japonais publie un livre on ne peut plus radical, Adieu photographie, dans lequel il fait le deuil de tout ce qu’il connaît sur son médium, envoyant tout péter pour que jamais plus aucune convention n’influence ni son cadrage, ni ses réglages. Puis vient le moment des pèlerinages, où, soucieux d’ajouter de nouvelles icônes à son panthéon, il découvre le Point de vue du Gras de Nicéphore Niépce (1826-1827), première photographie ever. La fascination est telle que Moriyama va sur place pour la capturer de façon compulsive, jusqu’à accrocher un poster du cliché au-dessus de son lit, visible dans la série Jikkenshitsu kara no nagame/View from the Laboratory.
En mettant en regard les images et les petites données de cette passion, jusqu’à faire du TOC une méthode, l’exposition nous permet de (re)partir à la rencontre d’un grand monsieur de la photographie, et de certains de ses clichés emblématiques (oui, on vous rassure, son Stray Dog de 1971 est bien là). Mais elle va aussi un peu plus loin. Les visuels, majoritairement en noir et blanc, dialoguent avec de nombreux textes, aussi intuitifs que les prises de vues. Mais jamais la théorie ne vient expliquer les images. Plutôt leur marcher sur les pieds. Et nous, pourtant habitués à courir les musées, on se retrouve à tout questionner. Car si une image ratée nous paraît aussi réussie, à partir de quand peut-on parler d’échec ?

