En France, son nom évoque plus un mot de passe wi-fi qu’un grand artiste. En Hongrie, Károly Ferenczy est pourtant une star dans sa catégorie, considéré comme le père de la modernité picturale nationale. Cette première rétrospective française a donc quelque chose de l’ordre du rattrapage historique. Le parcours, dense sans être indigeste, déroule près de 140 œuvres racontant les métamorphoses d’un peintre qui a tout testé, sans jamais se laisser enfermer. Naturaliste, symboliste, impressionniste ? Ferenczy est tout ça à la fois, et plus encore. Il change de peau sans changer d’obsession : saisir la lumière et ce qu’elle révèle des êtres.
Et quelle lumière ! Avec Ferenczy, le soleil n’éclaire pas les tableaux : il leur donne vie. Les paysages de Nagybánya, les scènes de baignade, les autoportraits ou les portraits familiaux dégagent tous cette même chaleur intimiste, cette même délicatesse teintée d’une lumière plus vibrante que celle d’Hopper, moins menaçante que chez ses potes flamands, avec des accents presque mystiques.
Mais la vraie surprise réside dans ses nus tardifs. Il y a du Caillebotte, il y a du Vallotton chez Ferenczy, qui peint les corps comme il peint les paysages, avec la même attention aux tressaillements de la lumière, avec la même fragilité des instants. Les silhouettes pâles, féminines comme masculines, émergent de fonds colorés, presque monochromes, grâce à un trait d’une grande précision. Ce sens de la ligne contraste délicieusement avec la nonchalance des modèles, qui ont l’air d’avoir un peu la flemme de tenir la pose devant un peintre décidé à prendre son temps. Sublime.
L’expo remplit sa mission principale : réhabiliter une figure injustement ignorée en France. Une réussite qui s’accompagne cependant d’une légère frustration. À force de vouloir présenter Károly Ferenczy sous toutes ses facettes, le parcours néglige le contexte historique de la Hongrie du XIXe siècle, qui aurait permis de comprendre à quel point sa peinture est moderne, et combien elle constitue aussi un geste politique. Ni académisme impérial ni folklore nationaliste, il choisit une troisième voie, bien à lui. Mais ne boudons pas notre plaisir, celui de découvrir un chaînon manquant de la modernité européenne.

